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11/29/2019

Les paradis fiscaux


Les paradis fiscaux

 

SOUMAIRE



Introduction
              I.      Les caractéristiques des paradis fiscaux
1.    Une fiscalité privilégiée et attractive
2.   Le secret et la discrétion
3.   Une ingénierie juridique attractive
            II.      La difficile lutte contre les paradis fiscaux
1.    Le Groupe d’Action Financière et la lutte contre le blanchiment
2.   L’OCDE et l’échange des renseignements
3.   Le contrôle des paradis fiscaux
          III.      Les enjeux désastreux des paradis fiscaux
1.    Des conséquences désastreuses sur les pays en voie de développement
2.   Un abri pour la criminalité financière
3.   L’une des causes de la crise financière mondiale

Conclusion



Les trois dernières décennies ont connu une augmentation spectaculaire du nombre de micro-Etats servant de paradis fiscaux et de domiciliation de complaisance à des sociétés réelles ou fantômes. La plupart de ces paradis sont des petites « stations touristiques, dont le point qui les représente sur une carte exagère la véritable superficie »[1].
Comme essai de définition, on peut apercevoir un paradis fiscal comme un pays ou territoire à fiscalité réduite voire nulle, c'est-à-dire là où le taux d'imposition est jugé très bas en comparaison avec les niveaux d'imposition existant dans les pays de l'OCDE[2]. Ces paradis sont réputés pour encourager l'évasion fiscale, des règles laxistes ou le contournement des règles et contribuer à l'augmentation des inégalités dans le monde.
On parle également de territoire offshore pour évoquer les paradis fiscaux : on entend ainsi généralement un territoire dont la place financière est utilisée comme une plate-forme d’investissement ou de placement par des non-résidents. De ce point de vue, un paradis fiscal peut être considéré comme une place offshore sans qu’un territoire offshore soit obligatoirement défini comme un paradis fiscal[3].
Ainsi, le terme de paradis fiscal, au sens strict de fiscalité faible, ne prend son sens qu'en comparaison avec d'autres pays, ou d'autres régions du même pays, à taux d’imposions plus élevées au moins dans certains domaines ou pour certaines activités.
Il est évident que le rôle des paradis fiscaux dans la mondialisation est de fait bien plus important que les échos de fraude fiscale et de blanchiment d'argent qui nous en parviennent. « Qui sait, par exemple, que les îles Caïman sont le quatrième centre financier mondial ? Ou que les petites îles Britanniques et des Caraïbes reçoivent plus d'investissements des multinationales américaines que la Chine ? Que certaines de ces îles s'imposent parmi les leaders mondiaux de l'assurance, du transport maritime, des jeux en ligne ? »[4].
La libéralisation financière et économique a favorisé la prolifération de paradis fiscaux et des mécanismes permettant aux détenteurs de grosses fortunes et surtout aux multinationales d'échapper à leurs responsabilités fiscales envers les Etats. Pour les pays en voie de développement, les effets de la fraude et de l'évasion fiscale sont désastreux.
En effet, la plupart des Etats du monde n'ont aujourd'hui pas la capacité d'assurer leurs dépenses en matière de santé, d'éducation et d'infrastructures, principalement parce qu'ils ne parviennent pas à générer suffisamment de recettes fiscales pour les dépenses sociales.
Ainsi, dans notre démarche, il nous est apparu qu'une meilleure connaissance des paradis fiscaux à travers leur identification, la maîtrise de leurs moyens et méthodes d'intervention permettrait d'appréhender les motivations qui poussent certaines sociétés à préférer les paradis fiscaux (I).
Combattre les causes de cette crise permettrait non seulement de couvrir l'actuel déficit de financement du développement au niveau mondial mais également de corriger dans une certaine mesure la faiblesse des recettes fiscales constatée dans les pays pauvres. La lutte contre la fraude et l'évasion fiscales permettrait de rassembler assez d'argent pour financer à court terme et à long terme, les domaines de la santé, de l'éducation et des infrastructures dans les pays en voie de développement. Des actions sont donc nécessaires pour limiter la fraude et l'évasion fiscales internationales (II).
En effet, comme phénomène économique international, les paradis fiscaux ont des effets néfastes sur l’économie internationale et les économies internationales des pays en voie de développement (III).





Selon les travaux de l’OCDE[5], il convient de retenir un faisceau d’indicateurs qui sont souvent remarqués dans la plupart des paradis fiscaux :
  Absence  ou  faible  niveau  d’imposition  pour  des dépenses publiques réduites.
– Liberté des échanges accompagnée d’une monnaie liquide et solide. Les devises de référence des paradis fiscaux sont très souvent les devises fortes du commerce international (dollar, euro, livre).
– Secret commercial et secret bancaire inébranlable, au point qu’on parle parfois de « paradis bancaire ».
  Secteur  financier  très  développé  par  rapport  à  la taille du pays ou la dimension de son économie.
  Bonnes  infrastructures  de  communication  et  de transport. Un bon paradis fiscal dispose d’un aéroport international ou d’un accès facile par la route.
  Maillage  de  conventions  fiscales  faible  ou inexistant.
Tous ces critères ne sont pas cumulatifs. Les réalités politiques, économiques et financières sont plus nuancées et complexes. Ainsi la Suisse n’est pas un paradis fiscal, mais plutôt un paradis bancaire. Ce qui y est attrayant n’est pas a priori un taux très bas d’imposition, mais la discrétion assurée aux dépôts qui y sont effectués.
Dans notre analyse nous allons nous intéresser aux indicateurs les plus importants[6] à savoir ; la fiscalité privilégiée (1), la discrétion (2) et la protection juridique (3).
La raison d’être de ces paradis est d’abord fiscale, la première des prestations offertes consistant dans une fiscalité attractive[7], basse ou inexistante. Rappelons l’essentiel : ces endroits sont d’abord des lieux où il y a peu d’industrie, peu d’artisanat, peu d’agriculture  autre  que  de  subsistance.  Outre  leur  isolement (apparent) dans leur environnement maritime ou montagnard, ces territoires sont généralement de faible surface, interdisant de facto toute activité économique susceptible de faire vivre la population restreinte qui s’y trouve et, dès lors, d’abonder par l’impôt  (direct  ou  indirect)  les  fonctions  régaliennes  et  les autres  devoirs  d’un  Etat.
A titre d’exemple dans l’île  de Jersey  « les compagnies n’ont pas d’impôt sur les sociétés, les très  riches  ne  payent  rien.  Les  gens  normaux,  eux,  doivent payer »[8]. Finalement, pour avoir une activité non pas économique mais financière, ces territoires se sont tournés vers la gestion des capitaux et les prestations de service financier. Et pour gérer des capitaux, il faut les faire venir. L’attractivité d’une fiscalité basse ou nulle est leur atout majeur.
Chacun fait comme il peut pour créer de la richesse par une fiscalité basse. Cette approche est même une recette mise en application ces dernières années par quelques pays, comme la Slovaquie, qui ont choisi ce que les Anglo-saxons appellent les « flat taxes » pour attirer l’investissement. Et force est de constater que cela a fonctionné… au détriment des économies plus  traditionnelles  et  plus  lourdement  taxées  comme  en France et au Maroc. 
En  plus  d’autres  facteurs  comme  le  coût  de  la  main d’œuvre, cela a contribué au phénomène des « délocalisations » d’entreprises. On doit le regretter pour notre pays mais on peut aussi ouvrir le débat et se dire que le Maroc pourrait se lancer à son tour dans une fiscalité plus basse afin de retenir les capitaux et l’activité économique. N’a-t-on pas dit que trop d’impôt tue l’impôt ? Ce débat est politique et on n’en peut sortir que par des choix politiques, c’est-à-dire des choix de société et de mode de vie : plus de compétitivité ou plus de solidarité ?[9]
En revanche, un paradis fiscal qui réussit sa stratégie obtient un énorme volume d’opérations (puisque la ressource est de niveau mondial) et que, dès lors, le faible taux  d’imposition  est  compensé  par  la  quantité  des  opérations. Un avantage décisif des paradis fiscaux est donc lié aux affaires, au négoce. Mais il ne faut pas s’arrêter là et en omettre un autre : la discrétion.
L’impôt a toujours été mal aimé, notamment de ceux qui, percevant  des  revenus  élevés,  doivent  acquitter  des  sommes d’autant plus rondes qu’elles sont celles des tranches supérieures de la fiscalité. Ainsi, dans les paradis fiscaux, ne viennent pas que les capitaux de ceux qui veulent faire des affaires juteuses ; viennent aussi déposer des fonds ceux qui fuient la pression  fiscale  de  leurs  lieux  d’imposition.  Ce  faisant,  ce  qu’ils cherchent et que leur fournit le paradis fiscal[10], c’est le secret, la certitude que les curieux (inspecteurs des impôts par exemple) seront repoussés par les autorités du pays d’accueil.
Une  formule  fait  florès  de  nos  jours : « les  Etats  peu coopératifs ».  Cette  pudeur  sémantique  cache  bien  souvent une incapacité, voire un refus de pointer les problèmes. Car c’est  précisément  ce  qu’on  attend : le  moins  de  coopération possible avec les autorités d’autres pays qui solliciteraient des informations. La Suisse a été le pays du secret bancaire. Les comptes  dits  à  numéro 3 ont  fait  pendant  des  décennies  le bonheur de ceux qui déposaient leurs revenus non déclarés, parfois dans des valises pleines de liquidités.
Mais le 1 er janvier 2010 les choses vont changer, car un avenant à la convention fiscale entre la France et la Suisse empêchera d’opposer le secret bancaire si le fisc français fournit le nom d’une personne physique ou morale, son adresse en France, une description sommaire des renseignements souhaités et la période sur  laquelle  porte  la  vérification.  L’administration  fiscale suisse donnera les renseignements demandés. D’autres pays ont  signé  des  avenants  analogues  avec  la  Suisse,  comme  la Norvège et le Danemark. Pourquoi ces pourparlers avec une vingtaine d’autres capitales ? En raison de la pression internationale : il fallait sortir de la liste grise de l’OCDE[11].
Si  le  paradis  est  encore  plus  bancaire  que  fiscal,  c’est  pour mieux cacher le véritable bénéficiaire économique. Le secret bancaire est une première parade, mais il faut d’autres éléments pour assurer une plus grande discrétion. A lui seul, le secret bancaire a rendu de grands services et continue d’en rendre, mais une seule et unique garantie est moins efficace que  la  conjonction  de  plusieurs.  Il  s’agit  d’assurer  une meilleure  étanchéité  pour  empêcher  soit  les  fuites  d’information vers l’extérieur, soit les infiltrations de ceux qui voudraient bien savoir (inspecteurs des impôts, juges, procureurs, policiers et agents de renseignement). La dissociation de la personne  physique  de  la  personne  morale[12] est  apparue comme  un  moyen  de  rompre  la  chaîne  de  la  traçabilité,  le moyen  le  plus  simple  et  qui  est  presque  toujours  légal.  La multiplication des mécanismes juridiques permet de dissocier  les  responsabilités  et  de  cacher  ceux  qui  tirent  le  vrai profit de la situation. Parmi eux, les sociétés dites « écrans »[13], leur  finalité  n’étant  que  de  masquer  la  réalité  économique.
On peut ranger dans cette catégorie les sociétés en sommeil, les sociétés coquilles, les sociétés tiroirs, et bien sûr les sociétés off-shore[14], noms multiples qui désignent une réalité unique. Elles trahissent l’esprit de la loi qui suppose que, pour constituer une société, il faut un minimum d’affectio societatis, c’est-à-dire des raisons de mettre en commun des moyens et  des  objectifs  à  partager. 
Ces sociétés sont le plus souvent mises en œuvre pour contourner ou se soustraire à une obligation, pour leurrer l’entourage (qui peut inclure les clients, les créanciers publics ou privés et jusqu’aux associés eux-mêmes). Mais aussitôt qu’il s’agit de mettre en œuvre la société personne morale dans le dessein de cacher une réalité en recourant à quelque procédé artificiel, la question de l’illicéité se pose. N’hésitons pas à rappeler que la société simulée constitue le premier pas vers la société frauduleuse. Il y a donc une pathologie criminelle ou frauduleuse intrinsèque à la société écran. Les paradis dont on parle ici hébergent environ 2 millions de sociétés écrans… qui sont une des techniques d’organisation du patrimoine. Mais  ce  n’est  pas  tout,  il  existe  d’autres  techniques d’organisation du patrimoine comme le trust.





En fait, la question de la lutte contre les paradis fiscaux date des années 1920 où la Société des Nations (SDN) était chargée de traiter la question du double imposition, puis celle de l’évasion fiscale[15]. Après plusieurs organisations internationales dont l’Organisation des Nation Unies (ONU), le Fonds Monétaire Mondial (FMI) et la Banque des Règlements Internationaux (BRI) ont repris les mêmes principes.
La dénonciation des places offshore s’est particulièrement affirmée à la fin des années 1990. Les gouvernements occidentaux et les organisations internationales ont alors décidé de renforcer les sanctions dans le domaine de la lutte anticorruption et anti blanchiment. Simultanément, dans plusieurs pays du monde, émergeaient des initiatives de magistrats ou d’organisations non gouvernementales afin de sensibiliser les citoyens à la question des paradis fiscaux et d’alimenter la critique du capitalisme contemporain.
Dans les années 1990, les paradis fiscaux sont devenus tellement obsédante que les instances internationales ont entrepris de lutter, d’abord en instaurant le délit de blanchiment qui a fini par s’imposer dans nombre de pays, et ensuite en favorisant les mesures de coopération judiciaire internationale.  Cela  s’est  fait  à  travers  plusieurs  outils  dont  le Groupe d’Action Financière (1).
Le  Groupe d’Action Financière est l’organisme  intergouvernemental  (33  Etats membres) qui a pour objectif de concevoir et de promouvoir des politiques de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement  du  terrorisme,  aussi  bien  à  l’échelon  national qu’international, existe depuis 1989 12. Il s’efforce de susciter la volonté politique nécessaire pour réformer au plan national les lois et réglementations dans ses domaines de compétence. 
Le GAFI  surveille  les  progrès  réalisés  par  les  membres, examine les techniques des blanchisseurs (ou des terroristes) et encourage l’adoption et la mise en œuvre des mesures adéquates pour les combattre. Le GAFI collabore avec d’autres organismes internationaux impliqués dans les mêmes domaines. Il a établi en 1990 une série de 40 recommandations qui constituent un ensemble de contre-mesures couvrant tant le domaine pénal que le domaine financier. Revues et mises à jours  en  1996  puis  en  2003,  ces  recommandations  concernent notamment :

– L’introduction du délit de blanchiment dans le corpus législatif national.
  L’engagement  à  faciliter  la  coopération  judiciaire internationale en exécutant sans délai les requêtes en matière d’entraide répressive internationale ou en accélérant les procédures d’extradition.
– Un devoir de vigilance à l’égard des clients des établissements bancaires, assorti de l’obligation de conserver la documentation.
  L’obligation  de  faire  des  déclarations  relatives  aux opérations suspectes.
  La  promotion  de  la  transparence  des  personnes morales et des constructions juridiques.
  La  mise  en  place  de  Cellules  de  Renseignement Financier dans chaque pays.

Une  recommandation  implique  certaines  des  professions  non  financières,  telles  que  les  avocats,  les  notaires,  les comptables, les négociants en pierres et métaux précieux. Elle invite les Etats à leur imposer une obligation de déclaration des opérations suspectes. Une telle obligation a même pris la forme d’une directive européenne à laquelle les membres des Barreaux s’opposent 13.
Les avocats se retranchent derrière la question épineuse du secret professionnel qui entoure la relation avec leurs clients pour refuser d’exécuter cette obligation, ou  à  tout  le  moins  pour  exprimer  leur  réticence.  Dans  sa recommandation 16, le GAFI intègre la difficulté liée au secret professionnel en exonérant de déclaration les professions juridiques indépendantes qui ont obtenu les informations relatives aux opérations suspectes dans des circonstances relevant du dit secret ou d’un privilège professionnel légal.

Le projet de l'OCDE visant à contrecarrer les pratiques fiscales dommageables s'inscrit dans une initiative plus large de l'OCDE pour « promouvoir la bonne gouvernance dans une économie mondialisée »[16].
A cet, l'OCDE a élaboré plusieurs normes mondiales relatives à l'échange automatique de renseignements entre autorités fiscales du monde entier. En fait, l’organisation considère l’échange effectif de renseignements « permet aux gouvernements de faire en sorte que leur propres législation fiscale soit respectée, en particulier dans le cas d’opérations transfrontalières »[17].
Elaborée par l'OCDE avec les pays du G20, les normes demandent aux juridictions de se procurer des renseignements auprès de leurs institutions financières et de les échanger automatiquement avec d'autres juridictions sur une base annuelle. Elle définit les renseignements relatifs aux comptes financiers à échanger, les institutions financières soumises à déclaration, les différents types de comptes et les contribuables concernés, ainsi que les procédures de diligence raisonnables à suivre par les institutions financières.
Avec la mondialisation du système financier mondial, il est de plus en plus facile pour les contribuables, d'effectuer, de conserver et de gérer des placements en dehors de leur pays de résidence. Ces normes sur l'échange automatique de renseignements vont intensifier la coopération fiscale internationale, en restaurant des règles du jeu plus équitables entre les Etats pour protéger l'intégrité de leurs systèmes fiscaux et lutter contre la fraude fiscale[18].
Par ailleurs, l’OCDE publie annuellement des rapports et des listes des pays considérés comme paradis fiscaux.



L’histoire des paradis fiscaux est aussi ancienne que le commerce, mais tout démontre qu’au long du XXe siècle, et notoirement  pendant  les  Trente  Glorieuses,  ils  ont  pris  un essor considérable constatation qui correspond à l’accélération de la mondialisation de l’économie. Un premier enjeu est dans l’articulation entre le rôle des Etats et la liberté de l’économie. Un deuxième est de savoir si on peut admettre l’intégration  de  l’argent  criminel  dans  les  flux  légaux  d’argent, spécialité bien maîtrisée par les organisations mafieuses  et  les  criminels  financiers  internationaux. 
Un  dernier enjeu concerne notre tolérance à l’égard de la corruption et du bénéfice qu’en tirent les corrompus, sans oublier les corrupteurs.  Sur  ces  deux  derniers  enjeux,  notons  qu’existent des courants de pensée tendant à militer pour la légalisation du trafic de stupéfiants (puisqu’on ne le maîtrise plus et qu’il pourrait  produire  de  l’impôt)  et  de  la  corruption  (qui  ne serait  finalement  qu’un  corollaire  obligé  du  commerce international).
Mais que veulent contrôler les Etats ? En effet, tous les grands  pays  ont  dans  leur  voisinage  géographique  ou  sous leur dépendance un ou plusieurs paradis fiscaux grâce auxquels ils attirent les devises et les investissements étrangers.
Ces mêmes paradis leur permettent d’éviter une trop grande et lointaine exportation des capitaux des nationaux, ce qui peut être d’un intérêt économique non négligeable : Monaco et Andorre pour la France, les îles Anglo-Normandes pour le Royaume  Uni,  les  Bahamas  pour  les  Etats-Unis,  le Lichtenstein,  juste  entre  l’Allemagne  et  la  Suisse,  le Luxembourg pour la Belgique, à titre d’exemple.









Les paradis fiscaux ont des conséquences désastreuses sur l’économie mondiale, d’une part, et sur les économies nationales de certains pays, d’une autre part. En effet, ils influencent le développement économique et social ainsi que l’investissement et les infrastructures dans les pays en voie de développement (1), ils sont un abris pour les richesses issues des trafics de drogues et d'armes, de la corruption ou encore de l'évasion fiscale, et s'organiser des services comme le blanchiment de l'argent sale ou la délivrance de pavillons de complaisance (2) et enfin ils sont considérés parmi les causes principales des crises financières mondiales (3).
Les avantages fiscaux offerts par les paradis fiscaux à certains Etats visent à favoriser une activité économique sur leurs sols et à servir aux politiques de la défense et de la sécurité des grands Etats[19]. Mais tout avantage  octroyé  se  fait  au  détriment  des  Etats  qui  perdent  au niveau de l’impôt ce que les entreprises gagnent à s’y installer. La question en filigrane est celle de la ligne de partage entre concurrence économique et concurrence fiscale.
Deux écoles s’opposent : l’une veut une action vigoureuse contre les paradis fiscaux de telle sorte que les Etats perçoivent le maximum d’argent pour les politiques sociales ; l’autre est satisfaite de ce qui limite la tendance naturelle des Etats à taxer toujours davantage.
Pour la première, seule l’harmonisation des approches entre les pays peut colmater les brèches et assurer une pression fiscale uniforme, dissuasive de toute évasion. S’il n’y a plus  d’opportunité  d’évasion,  l’argent  restera    il  est  et  il pourra être taxé à hauteur des besoins budgétaires du pays.
Plusieurs organisations non gouvernementales dont ATTAC militent pour cette approche, car elles considèrent qu’il existe des  concurrences  fiscales  déloyales  de  la  part  de  certains pays,  ce  qui  en  prive  d’autres  de  ressources  qui  pourraient être affectées à des projets sociaux et à des programmes de développement.
Pour la deuxième, l’imposition est une tendance naturelle des Etats qui doit être limitée. La problématique de ce débat est l’utilisation de l’impôt[20]. L’histoire regorge d’exemples de prélèvements n’ayant pas servi qu’à des projets sociaux ou de développement. La guerre doit aussi être financée, par exemple.
Au cours des décennies passées, sous l’effet de la mondialisation et à la faveur des idées économiques libérales, les phénomènes  criminels  ont  pris  une  tournure  inconnue  avant  le XXe siècle : accumulation du capital grâce aux grands trafics internationaux,  enracinement  et  adaptation  au  monde moderne  des  organisations  criminelles  de  toute  la  planète, corruption galopante, fraudes transnationales, toutes réalités qui ont conduit les criminels à gérer leurs activités illicites comme un « business »[21].
C’est la victoire de l’approche entrepreneuriale.  Or,  le  criminel  a  deux  impératifs : ne  pas  être pris et profiter de son pactole après intégration dans l’économie légale.
Ainsi, les paradis fiscaux et bancaires représentent une aubaine pour le criminel. Ils lui offrent un endroit où il est mis à l’abri de s’expliquer sur l’origine de sa richesse, où on met à sa disposition les moyens juridiques d’occulter l’identité des bénéficiaires économiques, où il peut établir de multiples  fusibles  qui  empêchent  de  remonter  à  l’origine  des mouvements de fonds et aux commanditaires ; en un mot, le paradis judiciaire. Cette problématique est bien connue des juges et procureurs du monde entier. Ils échouent toujours… sur les bancs de sable des îles au ciel bleu, ou sur le secret des établissements bancaires, ou sur celui des conseils juridiques qui conduisent leurs clients dans le dédale des opportunités offertes.

On  doit  souligner  que  la  soudaine  impulsion  contre les paradis fiscaux est concomitante à la crise financière de l’automne  2008,    il  est  apparu  que  l’économie  mondiale s’est trouvée déstabilisée par des mécanismes assez proches de l’escroquerie qui ont abouti à la propagation dans les circuits financiers d’actifs peu fiables.
Du même, souligne le spécialiste des paradis fiscaux CHAVAGNEUX dans un commentaire sur un rapport du ministère de finances américain de 1973 concernant l'évasion et la fraude fiscale[22], c’est dans ce cadre que l’Europe est confrontée à de gros problèmes budgétaires de moyen terme, en même temps qu’elle joue une partie de son avenir (retraites, éducation, recherche…), les gouvernements subissent un très lourd manque à gagner en termes de recettes budgétaires.
Les paradis fiscaux ont largement facilité la circulation de la bulle qui, en explosant, a contaminé, à la mesure de son expansion, le système financier  international.  La  question  qui  se  pose  est  de  savoir  si l’absence de paradis fiscaux aurait empêché ce désastre. Ce n’est  pas  certain.  Ce  qui  est  sûr  en  revanche,  c’est  que  les paradis  fiscaux  échappent  au  contrôle  des  Etats,  limitant d’autant leurs moyens d’action. N’est-ce pas une des leçons de la crise récente ? Les économies libérales ont besoin d’institutions,  qu’elles  soient  nationales  ou  internationales,  face aux déréglementations du capitalisme.











Il est évident qu’il relève de la liberté individuelle d’apprécier la légitimité des paradis fiscaux ou bancaires en terme de choix entre libéralisme  déréglementé  ou  présence  étatique  plus  forte, mais il reste cependant une dernière réalité particulièrement inquiétante :  les  paradis  fiscaux  et  bancaires  sont  les  trous noirs de l’économie criminelle et la lutte contre eux est l’éléments clés de la régulation de la finance internationale[23].
La  thématique  des  paradis  fiscaux  est  complexe  car elle touche au nerf de l’économie, l’impôt étant le moyen privilégié des Etats pour agir sur celle-ci et corriger socialement ses conséquences. Il est aussi complexe du fait qu’il recouvre des réalités différentes qui se superposent comme les avantages d’une fiscalité douce, la sécurité du secret et l’opportunité du blanchiment. La lecture des phénomènes en est brouillée, car  on  parle  souvent  des  uns  pour  désigner  les  autres.  Les concepts se chevauchent et imposent d’être précis.
Cependant, il convient d'ajouter que la mise en œuvre des différentes propositions faites pour une véritable lutte contre la fraude et l'évasion fiscales internationales à travers l'utilisation des paradis fiscaux nécessite la volonté des autorités politico-administratives. Cette mise en œuvre, permettra aux administrations fiscales non seulement de contraindre certaines entreprises à mieux déclarer les bénéfices imposables, mais aussi d'éviter des pertes de temps sur les redressements classiques qui se révèlent aujourd'hui peu infructueux pour ce qui concerne les filiales des multinationales en particulier. En effet, les administrations fiscales nationales ont le devoir de focaliser leur attention sur ce phénomène pour ne pas se voir spolier inutilement par les firmes multinationales à la recherche d'un maximum de profit et guidées par la recherche de l'optimisation fiscale.
Les pays en voie de développement, comme la Maroc, ont de besoin d'investissements et de capitaux étrangers pour dynamiser leurs économies, réduire les inégalités et lutter contre la pauvreté, il n'est pas moins vrai que la question de la lutte contre les paradis fiscaux est plus que jamais à l'ordre du jour. Il faudra donc trouver des alternatives. Lesquelles sont à élaborer au niveau mondial et passent par la remise en cause des paradis fiscaux, l'harmonisation des systèmes de taxation nationaux et l'établissement d'un cadre international de réglementation et de coopération entre autorités fiscales.

Annexe : carte des paradis fiscaux en 2011






Bibliographie




Ouvrages :
CHAVAGNEUX (C) et PALAN (R),  Les paradis fiscaux, La Découverte, 3e éd, Paris 2012.
ALBERT (J-L) et AGLAR (M-J) (Sous la direction de), Fiscalité & développement, Régulation juridique internationale, systèmes fiscaux et développement dans l'espace caraïbe, Actes du colloque international organisé les 4 & 5 décembre 2003 par le CRPLC et le CERFF à la Faculté de droit et d'économie de Martinique (Schoelcher), 2013.

Articles :
PALAN (R), Paradis fiscaux et commercialisation de la souveraineté de l'Etat, L'Économie
Politique, 2002/3 (n ° 15), p-p.79-97.
CRETIN (T), Les paradis fiscaux, Études 2009/11 (Tome 411), p-p.439-450.
FARAREL-GARRIGUES (G) et al.,  La difficile lutte contre les paradis fiscaux , L'Économie politique 2005/1 (n° 25), p-p.102-107
CHAVAGNEUX (C),  Les Etats-Unis contre les paradis fiscaux, L'Économie politique, 2003/3 (n° 19), p-p. 5-8.
CHAVAGNEUX (C),  La France contre les paradis fiscaux, L'Économie politique, 2008/2 (n°38), p-p.5-6.

Rapports :
OCDE, rapport annuel de 2001, Projet de l’OCDE sur les politiques fiscales dommageables, 2001.
OCDE, Concurrence fiscale dommageable : un problème mondial, 1998.
Assemblée Nationale française, Rapport d’information déposé en application de l’article 145 du règlement par la commission des finances, de l’économie et de contrôle budgétaire sur les paradis fiscaux, 10 septembre 2009.





[1] PALAN (R), Paradis fiscaux et commercialisation de la souveraineté de l'Etat, L'Économie
Politique, 2002/3 (n ° 15), p.79. ( 79-97.)
[2] L'Organisation de coopération et de développement économiques est une organisation internationale d’études économiques, dont les pays membres, des pays développés pour la plupart, ont en commun un système de gouvernement démocratique et une économie de marché. Elle joue essentiellement un rôle d’assemblée consultative.
Elle a succédé à l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) issue du plan Marshall et de la Conférence des Seize.
Actuellement, l’OCDE compte 34 pays membres, regroupe plusieurs centaines d’experts dans ses centres de recherche à Paris et publie fréquemment des études économiques, analyses, prévisions et recommandations de politique économique, et des statistiques, principalement concernant ses pays membres. http://www.oecd.org/fr/ consulté le 21-05-2016.
[3] Assemblée Nationale française, Rapport d’information déposé en application de l’article 145 du règlement par la commission des finances, de l’économie et de contrôle budgétaire sur les paradis fiscaux, 10 septembre 2009, p.12.
[4] CHAVAGNEUX (C) et PALAN (R),  Les paradis fiscaux, La Découverte, 3e éd, Paris 2012, p.3.
[5] OCDE, rapport annuel de 2001, Projet de l’OCDE sur les politiques fiscales dommageables, 2001, p.5.
[6] OCDE, Concurrence fiscale dommageable : un problème mondial, 1998 ; p.p.25.26.
[7] CHAVAGNEUX (C) et PALAN (R),  Les paradis fiscaux, La Découverte, 3e éd, Paris 2012, p.11.
[8] CRETIN (T), Les paradis fiscaux, Revue Études 2009/11 (Tome 411), p.440 (439-450).
[9] Ibidem, p.4410.
[10] CHAVAGNEUX (C) et PALAN (R),  Les paradis fiscaux, La Découverte, 3e éd, Paris 2012, p.12.
[11] Il existe des listes des organismes internationaux, communément appelées « listes noires » ou « grises »,  l’intensité  de  la  couleur  connotant  le  degré  de réprobation. « Name  and  shame » disent  les  anglo-saxons, c’est-à-dire nommer pour faire honte (montrer du doigt). En révisant les listes à la demande des Etats du G 20 par exemple, l’OCDE a contribué à faire monter la pression afin que certains Etats alignent leurs législations sur les standards de l’organisation,  principes  que,  de  surcroît,  les  membres  ont admis lors de leur intégration. Au printemps 2009, Monaco a fait ainsi des efforts pour sortir de la liste noire et la Belgique a pris des engagements sur l’échange d’informations fiscales afin de ne plus être sur la grise.
[12] Nous entendons par là la  distinction  entre  une entité juridique et les hommes ou femmes qui en sont les vrais bénéficiaires (ou propriétaires).
[13] Une société écran est une société fictive, créée pour dissimuler les transactions financières d'une ou de plusieurs autres sociétés.
[14] Les avantages d’une société off-shore : pas d’impôts sur les sociétés, pas de TVA, pas de droits de succession, pas d’obligations administratives, pas de comptabilité à présenter, pas de capital minimum et garantie d’anonymat
[15] FARAREL-GARRIGUES (G) et al.,  La difficile lutte contre les paradis fiscaux, L'Économie politique 2005/1 (n° 25), p.25.  (102-107)
[16] ALBERT (J-L) et AGLAR (M-J) (Sous la direction de), Fiscalité & développement, Régulation juridique internationale, systèmes fiscaux et développement dans l'espace caraïbe, Actes du colloque international organisé les 4 & 5 décembre 2003 par le CRPLC et le CERFF à la Faculté de droit et d'économie de Martinique (Schoelcher), 2013, p.131.
[17]   OCDE, rapport annuel de 2001, Projet de l’OCDE sur les politiques fiscales dommageables, 2001, p.5.
[18] ALBERT (J-L) et AGLAR (M-J) (Sous la direction de), idem, p.125.
[19] CHAVAGNEUX (C) et PALAN (R),  Les paradis fiscaux, La Découverte, 3e éd, Paris 2012, p.80.
[20] On peut mentionner,  à  ce  propos,  la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1789, article XIII : « Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contributions communes et indispensable.  Elle  doit être  également  répartie entre tous les Citoyens, en raison de leurs facultés. » Article  XIV :  « Tous  les citoyens  ont  le  droit  de constater par eux-mêmes ou leurs Représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la  quantité,  l’assiette,  le recouvrement et la durée».
[21] CHAVAGNEUX (C) et PALAN (R),  Les paradis fiscaux, La Découverte, 3e éd, Paris 2012, p.78.
[22] CHAVAGNEUX (C), Les Etats-Unis contre les paradis fiscaux, L'Économie politique, 2003/3 (n° 19), p.6.  ( 5-8).
[23] CHAVAGNEUX (C),  La France contre les paradis fiscaux, L'Économie politique, 2008/2 (n°38), p.38.  (5-6.)

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