Pierre Kropotkine
I
"Quand l'ignorance est au
sein des sociétés et de désordre dans les esprits, les lois deviennent
nombreuses. Les hommes attendent tout de la législation, et chaque loi nouvelle
étant un nouveau mécompte, ils sont portés à lui demander sans cesse ce qui
ne peut venir que d'eux-mêmes, de leur éducation, de l'état de leurs
moeurs." Ce n'est pourtant pas un
révolutionnaire qui dit cela, pas même un réformateur. C'est un jurisconsulte,
Dalloz, l'auteur du recueil des lois françaises, connu sous le nom de Répertoire
de la Législation. Et cependant ces lignes, quoique écrites par un homme
qui était lui-même un législateur et un admirateur des lois, représentent
parfaitement l'état anormal de nos sociétés.
Dans les Etats actuels une loi
nouvelle est considérée comme un remède à tous les maux. Au lieu de changer
soi-même ce qui est mauvais, on commence par demander une loi qui le change. La
route entre deux villages est-elle impraticable, le paysan dit qu'il faudrait une
loi sur les routes vicinales. Le garde-champêtre a-t-il insulté quelqu'un, en
profitant de la platitude de ceux qui l'entourent de leur respect : "Il
faudrait une loi, dit l'insulté, qui prescrivît aux gardes-champêtres d'être un
peu plus polis." Le commerce, l'agriculture ne marchent pas ? "C'est une loi protectrice qu'il nous
faut ! " ainsi raisonnent le laboureur, l'éleveur de bétail, le
spéculateur en blés, il n'y a pas jusqu'au revendeur de loques qui ne demande
une loi pour son petit commerce. Le patron baisse-t-il les salaires ou
augmente-t-il la journée de travail : "Il faut une loi qui mette ordre à
cela ! " s'écrient les députés en
herbe, au lieu de dire aux ouvriers qu'il y a un autre moyen, bien plus
efficace "de mettre ordre à cela" : reprendre au patron ce dont il a
dépouillé des générations d'ouvriers. Bref, partout une loi ! une loi sur les
rentes, une loi sur les modes, une loi sur les chiens enragés, une loi sur la
vertu, une loi pour opposer une digue à tous les vices, à tous les maux qui ne
sont que le résultat de l'indolence et de la lâcheté humaine.
Nous sommes tous tellement
pervertis par une éducation qui dès le bas âge cherche à tuer en nous l'esprit
de révolte et développe celui de soumission à l'autorité ; nous sommes
tellement pervertis par cette existence sous la férule de la loi qui régente
tout : notre naissance, notre éducation, notre développement, notre amour, nos
amitiés, que, si cela continue, nous perdrons toute initiative, toute habitude
de raisonner par nous-mêmes. Nos sociétés semblent ne plus comprendre que l'on
puisse vivre autrement que sous le régime de la loi, élaborée par un
gouvernement représentatif et appliquée par une poignée de gouvernants ; et
lors même qu'elles parviennent à s'émanciper de ce joug, leur premier soin est
de le reconstituer immédiatement. "L'an I de la Liberté" n'a jamais
duré plus d'un jour, car après l'avoir proclamé, le lendemain même on se
remettait sous le joug de la Loi, de l'Autorité.
En effet, voilà des milliers
d'années que ceux qui nous gouvernent ne font que répéter sur tous les tons :
Respect à la loi, obéissance à l'autorité ! Le père et la mère élèvent les
enfants dans ce sentiment. L'école les raffermit, elle en prouve la nécessité
en inculquant aux enfants des bribes de fausse science, habilement assorties :
de l'obéissance à la loi elle fait un culte ; elle marie le dieu et la loi des
maîtres en une seule et même divinité. Le héros de l'histoire qu'elle
fabriquée, c'est celui qui obéit à la loi, qui la protège contre les révoltés.
Plus tard, lorsque l'enfant entre
dans la vie publique, la société et la littérature, frappant chaque jour, à
chaque instant, comme la goutte d'eau creusant la pierre, continuent à nous
inculquer le même préjugé. Les livres d'histoire, de science politique,
d'économie sociale regorgent de ce respect à la loi ; on a même mis les
sciences physiques à contribution et, en introduisant dans ces sciences
d'observation un langage faux, emprunté à la théologie et à l'autoritarisme, on
parvient habilement à nous brouiller l'intelligence, toujours pour maintenir le
respect de la loi. Le journal fait la même besogne : il n'y a pas d'article
dans les journaux qui ne prêche l'obéissance à la loi, lors même qu'à la
troisième page, ils constatent chaque jour l'imbécillité de la loi et montrent
comment elle est traînée dans toutes les boues, dans toutes les fanges par ceux
qui sont préposés à son maintien. Le servilisme devant la loi est devenu une
vertu et je doute même qu'il y ait eu un seul révolutionnaire qui n'ait débuté
dans son jeune âge par être défenseur de la loi contre ce qu'on nomme
généralement les abus, conséquence inévitable de la loi même.
L'art fait chorus avec la
soi-disant science. Le héros du sculpteur, du peintre et du musicien couvre la
Loi de son bouclier et, les yeux enflammés et les narines ouvertes, il est prêt
à frapper de son glaive quiconque oserait y toucher. On lui élève des temples,
on lui nomme des grands prêtres, auxquels les révolutionnaires hésitent à
toucher, et si la Révolution elle-même vient balayer une ancienne institution,
c'est encore par une loi qu'elle essaie de consacrer son oeuvre.
Ce ramassis de règles de
conduite, que nous ont légué l'esclavage, le servage, le féodalisme, la royauté
et qu'on appelle Loi, a remplacé ces monstres de pierre devant lesquels on
immolait les victimes humaines, et que n'osait même effleurer l'homme asservi,
de peur d'être tué par les foudres du ciel.
C'est depuis l'avènement de la bourgeoisie, depuis la grande révolution française, qu'on a surtout réussi à établir ce culte. Sous l'ancien régime, lorsqu'on était tenu d'obéir au bon plaisir du roi et de ses valets, on parlait peu de lois, si ce n'est Montesquieu, Rousseau, Voltaire, pour les opposer au caprice royal. Mais pendant et après la révolution, les avocats, arrivés au pouvoir, ont fait de leur mieux pour affermir ce principe, sur lequel ils devaient établir leur règne. La bourgeoisie l'accepta d'emblée comme son ancre de salut, pour mettre une digue au torrent populaire. La prêtraille s'empressa de la sanctifier, pour sauver la barque qui sombrait dans les vagues du torrent. Le peuple enfin l'accepta comme un progrès sur l'arbitraire et la violence du passé.
Il faut se transposer en
imagination au XVIIIe siècle pour le comprendre. Il faut avoir saigné le sang
de son coeur au récit des atrocités qui se commettaient à cette époque par les
nobles tout-puissants sur les hommes et les femmes du peuple, pour comprendre
quelle influence magique ces mots : "Egalité devant la loi, obéissance à
la loi, sans distinction de naissance ou de fortune" devaient exercer, il
y a un siècle, sur l'esprit du manant. Lui, qu'on avait traité jusqu'alors plus
cruellement qu'un animal, lui qui n'avait jamais eu aucun droit et n'avait
jamais obtenu la justice contre les actes les plus révoltants du noble, à moins
de se venger en le tuant et en se faisant pendre, il se voyait reconnu par cette maxime, du
moins en théorie, du moins quant à ses droits personnels, l'égal de son
seigneur. Quelle que fût cette loi, elle promettait d'atteindre également le
seigneur et le manant, elle proclamait l'égalité, devant le juge, du pauvre et
du riche.
Cette promesse était un mensonge,
nous le savons aujourd'hui : mais à cette époque, elle était un progrès, un
hommage rendu à la justice, comme "l'hypocrisie est un hommage rendu à la
vérité". C'est pourquoi, lorsque les sauveurs de la bourgeoisie menacée,
les Robespierre et les Danton, se basant sur les écrits des philosophes de la
bourgeoisie, les Rousseau et les Voltaire, proclamèrent "le respect de la
loi égal pour tous" le peuple, dont
l'élan révolutionnaire s'épuisait déjà en face d'un ennemi de plus en plus
solidement organisé, accepta le compromis. Il plia le cou sous le joug de la
Loi, pour se sauver de l'arbitraire du seigneur.
Depuis, la bourgeoisie n'a cessé
d'exploiter cette maxime qui, avec cet autre principe, le gouvernement
représentatif, résume la philosophie du siècle de la bourgeoisie, le
dix-neuvième siècle. Elle l'a prêché dans les écoles, elle l'a propagé dans ses
écrits, elle a créé sa science et ses arts avec cet objectif, elle l'a fourré
partout, comme la dévote anglaise qui vous glisse sous la porte ses bouquins
religieux. Et elle a si bien fait, qu'aujourd'hui, nous voyons se produire ce
fait exécrable : au jour même du réveil de l'esprit frondeur, les hommes,
voulant être libres, commencent par demander à leurs maîtres, de vouloir bien
les protéger en modifiant les lois crées par ces mêmes maîtres.
Mais les temps et les esprits ont cependant changé
depuis un siècle. On trouve partout des révoltés qui ne veulent plus obéir à la
loi, sans savoir d'où elle vient, quelle en est l'utilité, d'où vient
l'obligation de lui obéir et le respect dont on l'entoure. La révolution qui
s'approche est une révolution et non une simple émeute, par cela même que les
révoltés de nos jours soumettent à leur critique toutes les bases de la
société, vénérées jusqu'à présent, et avant tout, ce fétiche, la Loi.
Ils analysent son origine et il y
trouvent, soit un dieu, produit des
terreurs du sauvage, stupide, mesquin et méchant comme les prêtres qui se
réclament de son origine surnaturelle,
soit le sang, la conquête par le fer et le feu. Ils étudient son
caractère et il y trouvent pour trait distinctif l'immobilité, remplaçant le
développement continu de l'humanité, la tendance à immobiliser ce qui devrait
se développer et se modifier chaque jour. Ils demandent comment la loi se
maintient, et ils voient les atrocités du byzantinisme et les cruautés de
l'inquisition, les tortures du Moyen-Âge, les chairs vivantes coupées en
lanières par le fouet du bourreau, les chaînes, la massue, la hache au service
de la loi ; les sombres souterrains des prisons, les souffrances, les pleurs et
les malédictions. Aujourd'hui toujours la
hache, la corde, le chassepot, et les prisons ; d'une part, l'abrutissement du
prisonnier, réduit à l'état de bête en cage, l'avilissement de son être moral,
et, d'autre part, le juge dépouillé de tous les sentiments qui font la
meilleure partie de la nature humaine, vivant comme un visionnaire dans un
monde de fictions juridiques, appliquant avec volupté la guillotine, sanglante
ou sèche, sans que lui, ce fou froidement méchant, se doute seulement de
l'abîme de dégradation dans lequel il est tombé vis-à-vis de ceux qu'il
condamne.
Nous voyons une race de faiseurs
de lois légiférant sans savoir sur quoi ils légifèrent, votant aujourd'hui une
loi sur l'assainissement des villes, sans avoir la moindre notion d'hygiène,
demain, réglementant l'armement des troupes, sans même connaître un fusil,
faisant des lois sur l'enseignement et l'éducation sans avoir jamais su donner
un enseignement quelconque ou une éducation honnête à leurs enfants, légiférant
à tort et à travers, mais n'oubliant jamais l'amende qui frappera les
va-nu-pieds, la prison, les galères qui frapperont des hommes mille fois moins
immoraux qu'ils ne le sont eux-mêmes, ces législateurs ! Nous voyons enfin le geôlier qui marche vers
la perte de tout sentiment humain, le gendarme dressé en chien de piste, le
mouchard se méprisant lui-même, la délation transformée en vertu, la corruption
érigée en système ; tous les vices, tous les mauvais côtés de la nature
humaine, favorisés, cultivés pour le triomphe de la Loi.
Nous voyons cela, et c'est pour
cela qu'au lieu de répéter niaisement la vieille formule : "Respect à la
loi !", nous crions : "Mépris de la loi et de ses attributs !"
Ce mot lâche : "Obéissance à la loi !" nous le remplaçons par :
"Révolte contre toutes les lois !" Que l'on compare seulement les
méfaits accomplis au nom de chaque loi, avec ce qu'elle a pu produire de bon,
qu'on pèse le bien et le mal, et l'on
verra si nous avons raison.
II
La loi est un produit
relativement moderne ; car l'humanité a vécu des siècles et des siècles sans
avoir aucune loi écrite, ni même simplement gravée en symboles, sur des
pierres, à l'entrée des temples. A cette époque, les relations des hommes entre
eux étaient réglées par de simples coutumes, par des habitudes, des usages, que
la constante répétition rendait vénérables et que chacun acquérait dès son
enfance, comme il apprenait à se procurer sa nourriture par la chasse,
l'élevage de bestiaux ou l'agriculture.
Toutes les sociétés humaines ont
passé par cette phase primitive, et jusqu'à présent encore une grande partie de
l'humanité n'a point de lois écrites. Les peuplades ont des moeurs, des
coutumes, un "droit
coutumier", comme disent les juristes,
elles ont des habitudes sociables, et cela suffit pour maintenir les
bons rapports entre les membres du village, de la tribu, de la communauté. Même
chez nous, civilisés, lorsque, sortant de nos grandes villes, nous allons dans
les campagnes, nous y voyons encore que les relations mutuelles des habitants
sont réglées, non d'après la loi écrite des législateurs, mais d'après les
coutumes anciennes, généralement acceptées. Les paysans de la Russie, de
l'Italie, de l'Espagne, et même d'une bonne partie de la France et de
l'Angleterre, n'ont aucune idée de la loi écrite. Celle-ci vient s'immiscer
dans leur vie seulement pour régler leurs rapports avec l'Etat ; quant aux
rapports entre eux, quelquefois très compliqués, ils les règlent simplement
d'après les anciennes coutumes. Autrefois, c'était le cas pour toute
l'humanité.
Lorsqu'on analyse les coutumes
des peuples primitifs, on y remarque deux courants bien distincts.
Puisque l'homme ne vit pas
solitaire, il s'élabore en lui des sentiments, des habitudes utiles à la
conservation de la société et à la propagation de la race. Sans les sentiments
sociables, sans les pratiques de solidarité, la vie en commun eût été
absolument impossible. Ce n'est pas la loi qui les établit, ils sont antérieurs
à toutes lois. Ce n'est pas non plus la religion qui les prescrit, ils sont
antérieurs à toute religion, ils se retrouvent chez tous les animaux qui vivent
en société. ils se développent d'eux-mêmes, par la force même des choses, comme
ces habitudes que l'homme a nommé instincts chez les animaux : ils proviennent
d'une évolution utile, nécessaire même pour maintenir la société dans la lutte
pour l'existence qu'elle doit soutenir. Les sauvages finissent par ne plus se
manger entre eux, parce qu'ils trouvent qu'il est beaucoup plus avantageux de
s'adonner à une culture quelconque, au lieu de se procurer une fois par an le
plaisir de se nourrir de la chair d'un vieux parent. Au sein des tribus
absolument indépendantes et ne connaissant ni lois, ni chefs, dont maint
voyageur nous a dépeint les moeurs, les membres d'une même tribu cessent de se
donner des coups de couteau à chaque dispute, parce que l'habitude de vivre en
société a fini par développer en eux un certain sentiment de fraternité et de
solidarité ; ils préfèrent s'adresser à des tiers pour vider leurs différents.
L'hospitalité des peuples primitifs, le respect de la vie humaine, le sentiment
de réciprocité, la compassion pour les faibles, la bravoure, jusqu'au sacrifice
de soi-même dans l'intérêt d'autrui, que l'on apprend d'abord à pratiquer
envers les enfants et les amis, et plus tard à l'égard des membres de la
communauté, toutes ces qualités se
développent chez l'homme antérieurement aux lois, indépendamment de toute
religion, comme chez tous les animaux sociables. Ces sentiments et ces
pratiques sont le résultat inévitable de la vie en société. Sans être inhérentes
à l'homme (ainsi que disent les prêtres et les métaphysiciens), ces qualités
sont la conséquence de la vie en commun.
Mais, à côté de ces coutumes,
nécessaires pour la vie des sociétés et pour la conservation de la race, il se
produit, dans les associations humaines, d'autres désirs, d'autres passions, et
partant, d'autres habitudes, d'autres coutumes. Le désir de dominer les autres
et de leur imposer sa volonté ; le désir de s'emparer des produits du travail
d'une tribu voisine ; le désir de subjuguer d'autres hommes, afin de s'entourer
des jouissances sans rien produire soi-même, tandis que des esclaves produisent
le nécessaire et procurent à leur maître tous les plaisirs et toutes les
voluptés, ces désirs personnels,
égoïstes, produisent un autre courant d'habitudes et de coutumes. Le prêtre,
d'une part, ce charlatan qui exploite la superstition et qui, après s'être
affranchi lui-même de la peur du diable, la propage parmi les autres ; le
guerrier, d'autre part, ce rodomont qui pousse à l'invasion et au pillage du
voisin pour en revenir chargé de butin et suivi d'esclaves, tous deux, la main dans la main, parviennent
à imposer aux sociétés primitives des coutumes avantageuses pour eux, et qui
tendent à perpétuer leur domination sur les masses. Profitant de l'indolence,
de la peur, de l'inertie des foules, et grâce à la répétition constante des
mêmes actes, ils arrivent à établir le point d'appui de leur domination.
Pour cela, ils exploitent d'abord
l'esprit de routine qui est si développé chez l'homme et qui atteint un degré
si frappant chez les enfants, les peuples sauvages, aussi bien que chez les
animaux. L'homme, surtout lorqu'il est superstitieux, a toujours peur de
changer quoi que ce soit à ce qui existe ; généralement il vénère ce qui est
antique. "Nos pères ont fait ainsi
; ils ont vécu tant bien que mal, ils vous ont élevé, ils n'ont pas été
malheureux, faites de même !" disent les vieillards aux jeunes gens, dès
que ceux-ci veulent changer quelque chose. L'inconnu les effraie, ils préfèrent
se cramponner au passé, lors même que ce passé représente la misère,
l'oppression, l'esclavage. On peut même dire que plus l'homme est malheureux,
plus il craint de changer quoi que ce soit, de peur de devenir encore plus
malheureux ; il faut qu'un rayon d'espoir et quelque peu de bien-être pénètrent
dans sa triste cabane, pour qu'il commence à vouloir mieux, à critiquer son
ancienne manière de vivre, à désirer un changement. Tant que cet espoir ne l'a
pas pénétré, tant qu'il ne s'est pas affranchi de la tutelle de ceux qui
utilisent ses superstitions et ses craintes, il préfère rester dans la même
situation. Si les jeunes veulent changer quelque chose, les vieux poussent un
cri d'alarme contre les novateurs ; tel sauvage se fera plutôt tuer que de
transgresser la coutume de son pays, car dès l'enfance on lui a dit que la
moindre infraction aux coutumes établies lui porterait malheur, causerait la
ruine de toute la tribu. Et aujourd'hui encore, combien de politiciens,
d'économistes et de soi-disant révolutionnaires agissent sous la même
impression, en se cramponnant à un passé qui s'en va ! Combien n'ont d'autre
souci que de chercher des précédents ! Combien de fougueux novateurs sont les
simples copistes des révolutions antérieures !
Cet esprit de routine qui puise
son origine dans la superstition, dans l'indolence et dans la lâcheté, fit de
tout temps la force des oppresseurs ; dans les sociétés humaines primitives, il
fut habilement exploité par les prêtres et les chefs militaires, perpétuant les
coutumes avantageuses pour eux seuls, qu'ils réussissent à imposer aux tribus.
Tant que cet esprit de
conservation, habilement exploité, suffisait pour assurer l'empiètement des
chefs sur la liberté des individus ; tant que les seules inégalités entre les
hommes étaient les inégalités naturelles et qu'elles n'étaient pas encore
décuplées et centuplées par la concentration du pouvoir et des richesses, il
n'y avait aucun besoin de loi et de l'appareil formidable des tribunaux et des
peines toujours croissantes pour l'imposer.
Mais lorsque la société eut
commencé à se scinder de plus en plus en deux classes hostiles, l'une qui cherche à établir sa domination et
l'autre qui s'efforce de s'y soustraire, la lutte s'engagea. Le vainqueur d'aujourd'hui
s'empresse d'immobiliser le fait accompli, il cherche à le rendre indiscutable,
à le transformer en institution sainte et vénérable, par tout ce que les
vaincus peuvent respecter. La loi fait son apparition, sanctionnée par le
prêtre et ayant à son service la massue du guerrier. Elle travaille à
immobiliser les coutumes avantageuses à la minorité dominatrice, et l'Autorité
militaire se charge de lui assurer l'obéissance. Le guerrier trouve en même
temps dans cette nouvelle fonction un nouvel instrument pour assurer son
pouvoir ; il n'a plus à son service une simple force brutale : il est le
défenseur de la Loi.
Mais, si la Loi ne présentait
qu'un assemblage de prescriptions avantageuses aux seuls dominateurs, elle
aurait de la peine à se faire accepter, à se faire obéir. Eh bien, le
législateur confond dans un seul et même code les deux courants de coutumes
dont nous venons de parler : les maximes qui représentent les principes de
moralité et de solidarité élaborés par la vie en commun, et les ordres qui
doivent à jamais consacrer l'inégalité. Les coutumes qui sont absolument
nécessaires à l'existence même de la société, sont habilement mêlées dans le
Code aux pratiques imposées par les dominateurs, et prétendent au même respect
de la foule. "Ne tue pas !"
dit le Code et "Paye la dîme au prêtre !" s'empresse-t-il d'ajouter.
"Ne vole pas !" dit le Code et aussitôt après : "Celui qui ne
paiera pas l'impôt aura le bras coupé !".
Voilà la Loi, et ce double
caractère, elle l'a conservé jusqu'aujourd'hui. Son origine, c'est le désir des dominateurs d'immobiliser
les coutumes qu'ils avaient imposées à leur avantage. Son caractère, c'est le
mélange habile des coutumes utiles à la société, coutumes qui n'ont pas besoin de lois pour
être respectées, avec ces autres coutumes
qui ne présentent d'avantages que pour les dominateurs, qui sont nuisibles aux
masses et ne sont maintenues que par la crainte des supplices.
Pas plus que le capital
individuel, né de la fraude et de la violence et développé sous l'auspice de
l'autorité, la Loi n'a donc aucun titre au respect des hommes. Née de la
violence et de la superstition, établie dans l'intérêt du prêtre, du conquérant
et du riche exploiteur, elle devra être abolie en entier le jour où le peuple
voudra briser ses chaînes.
Nous nous en convaincrons encore
mieux, en analysant dans le chapitre suivant le développement ultérieur de la
Loi sous les auspices de la religion, de l'autorité et du régime parlementaire
actuel.
III
Nous avons vu comment la Loi est
née des coutumes et des usages établis, et comment elle représentait dès le
début un mélange habile de coutumes sociables, nécessaires à la préservation de
la race humaine, avec d'autres coutumes, imposées par ceux qui profitaient des
superstitions populaires pour consolider leur droit du plus fort. Ce double
caractère de la Loi détermine son développement ultérieur chez les peuples de
plus en plus policés. Mais, tandis que le noyau de coutumes sociables inscrites
dans la Loi ne subit qu'une modification très faible et très lente dans le
cours des siècles, c'est l'autre
partie des lois qui se développe, tout à l'avantage des classes dominantes,
tout au détriment des classes opprimées. C'est à peine si, de temps en temps,
les classes dominantes se laissent arracher une loi quelconque qui représente,
ou semble représenter, une certaine garantie pour les déshérités. Mais alors
cette loi ne fait qu'abroger une loi précédente, faite à l'avantage des classes
dominatrices. "Les meilleures lois", disait Burkle, "furent
celles qui abrogèrent des lois précédentes." Mais, quels efforts terribles
n'a-t-il pas fallu dépenser, quels flots de sang n'a-t-il pas fallu verser
chaque fois qu'il s'agissait d'abroger une de ces institutions qui servent à
tenir le peuple dans les fers ! Pour abolir les derniers vestiges du servage et
des droits féodaux et pour briser la puissance de la camarilla royale, il a
fallu que la France passât par quatre ans de révolution et par vingt ans de
guerres. Pour abroger la moindre des lois iniques qui nous sont léguées par le
passé, il faut des dizaines d'années de lutte, et pour la plupart, elles ne
disparaissent que dans les périodes révolutionnaires.
Les socialistes ont déjà fait maintes fois l'histoire de la genèse du Capital. Ils ont raconté comment il est né des guerres et du butin, de l'esclavage, du servage, de la fraude et de l'exploitation moderne. Ils ont montré comment il s'est nourri du sang de l'ouvrier et comment peu à peu il a conquis le monde entier. Ils ont encore à faire la même histoire, concernant la genèse et le développement de la Loi. Heureusement, l'esprit populaire, prenant, comme toujours, les devants sur les hommes de cabinet, fait déjà la philosophie de cette histoire et il en plante les jalons essentiels.
Faite pour garantir les fruits du
pillage, de l'accaparement et de l'exploitation, la Loi a suivi les mêmes
phases de développement que le Capital : frère et soeur jumeaux, ils ont marché
la main dans la main, se nourrissant l'un et l'autre des souffrances et des
misères de l'humanité. Leur histoire a été presque la même dans tous les pays
d'Europe. Ce ne sont que les détails qui diffèrent : le fond reste le même ;
et, jeter un coup d'oeil sur le développement de la Loi en France, ou en
Allemagne, c'est connaître dans ses traits essentiels ses phases de
développement dans la plupart des nations européennes.
A ses origines, la Loi était le
pacte ou contrat national. Au Champ de Mai, les légions et le peuple agréaient
le contrat ; le Champ de Mai des Communes primitives de la Suisse est encore un
souvenir de cette époque, malgré toute l'altération qu'il a subie par
l'immixtion de la civilisation bourgeoise et centralisatrice. Certes, ce
contrat n'était pas toujours librement consenti ; le fort et le riche
imposaient déjà leur volonté à cette époque. Mais du moins, ils rencontraient
un obstacle à leurs tentatives d'envahissement dans la masse populaire qui
souvent leur faisait aussi sentir sa force.
Mais, à mesure que l'Eglise d'une
part et le seigneur de l'autre réussissent à asservir le peuple, le droit de
légiférer échappe des mains de la nation pour passer aux privilégiés. L'Eglise
étend ses pouvoirs. Soutenue par les richesses qui s'accumulent dans ses
coffres, elle se mêle de plus en plus dans la vie privée et, sous prétexte de sauver
les âmes, elle s'empare du travail de ses serfs, elle prélève l'impôt sur
toutes les classes, elle étend sa juridiction ; elle multiplie les délits et
les peines et s'enrichit en proportion des délits commis, puisque c'est dans
ses coffres-forts que s'écoule le produit des amendes. Les lois n'ont plus
trait aux intérêts nationaux : "on les croirait plutôt émanées d'un
Concile de fanatiques religieux que de législateurs", observe un historien du droit français.
En même temps, à mesure que le
seigneur, de son côtés, étend ses pouvoirs sur les laboureurs des champs et les
artisans des villes, c'est lui qui devient aussi juge et législateur. Au
dixième siècle, il existe des monuments de droit public, ce ne sont que des
traités qui règlent les obligations, les corvées et les tributs des serfs et
des vassaux du seigneur. Les législateurs à cette époque, c'est une poignée de
brigands, se multipliant et s'organisant pour le brigandage qu'ils exercent
contre un peuple devenu de plus en plus pacifique à mesure qu'il se livre à
l'agriculture. Ils exploitent à leur avantage le sentiment de justice inhérent
aux peuples ; ils posent en justiciers, se donnent de l'application même des
principes de justice une source de revenus, et fomentent les lois qui serviront
à maintenir leur domination.
Plus tard ces lois rassemblées
par les légistes et classifiées, servent de fondement à nos codes modernes. Et
on parlera encore de respecter ces codes,
héritage du prêtre et du baron !
La première révolution, la
révolution des Communes, ne réussit à abolir qu'une partie de ces lois ; car
les chartes des communes affranchies ne sont pour la plupart qu'un compromis
entre la législation seigneuriale ou épiscopale et les nouvelles relations,
créées au sein de la Commune libre. Et cependant, quelle différence entre ces
lois et nos lois actuelles ! La Commune ne se permet pas d'emprisonner et de
guillotiner les citoyens pour une raison d'Etat : elle se borne à expulser
celui qui a comploté avec les ennemis de la Commune, et à raser sa maison. Pour
la plupart des soi-disant "crimes et délits", elle se borne à imposer
des amendes ; on voit même, dans les Communes du douzième siècle, ce principe
si juste, mais oublié aujourd'hui, que c'est toute la Commune qui répond pour
les méfaits commis par chacun de ses membres. Les sociétés d'alors, considérant
le crime comme un accident, ou comme un malheur (c'est encore jusqu'à présent
la conception du paysan russe), et n'admettant pas le principe de vengeance
personnelle, prêchée par la Bible, comprenaient que la faute pour chaque méfait
retombe sur la société entière. Il a fallu toute l'influence de l'Eglise
byzantine, qui importait en Occident la cruauté raffinée des despotes de
l'Orient, pour introduire dans les moeurs des Gaulois et des Germains la peine
de mort et les supplices horribles qu'on infligea plus tard à ceux qu'on
considérait comme criminels; il a fallu toute l'influence du code civil
romain, produit de la pourriture de la
Rome impériale, pour introduire ces
notions de propriété foncière illimitée qui vinrent renverser les coutumes
communalistes des peuples primitifs.
On sait que les Communes libres
n'ont pu se maintenir ; elles devinrent la proie de la royauté. Et à mesure que
la royauté acquérait une force nouvelle, le droit de la législation passait de
plus en plus dans les mains d'une coterie de courtisans. L'appel à la nation
n'est fait que pour sanctionner les impôts demandés par le roi. Des parlements,
appelés à deux siècles d'intervalle, selon le bon plaisir et les caprices de la
Cour, des "Conseils extraordinaires", des "séances de
notables", où les ministres écoutent à peine les "doléances" des
sujets du roi, voilà les législateurs. Et plus tard encore, lorsque les pouvoirs
sont concentrés dans une seule personne qui dit : "l'Etat, c'est
Moi", c'est "dans le secret des Conseils du prince", selon la
fantaisie d'un ministre ou d'un roi imbécile, que se fabriquent les édits,
auxquels les sujets sont tenus d'obéir sous peine de mort. Toutes les garanties
judiciaires sont abolies ; la nation est serve du pouvoir royal et d'une
poignée de courtisans ; les peines les plus terribles : la roue, le bûcher,
l'écorchement, les tortures en tout genre,
produits de la fantaisie malade de moines et fous enragés qui cherchent
leurs délices dans les souffrances des suppliciés, voilà les progrès qui font leur apparition à
cette époque.
C'est à la grande révolution que revient l'honneur d'avoir commencé la démolition de cet échafaudage de lois qui nous a été légué par la féodalité et la royauté. Mais, après avoir démoli quelques parties du vieil édifice, la Révolution remit le pouvoir de légiférer entre les mains de la bourgeoisie qui, à son tour, commença à élever tout un nouvel échafaudage de lois destinées à maintenir et à perpétuer sa domination sur les masses. Dans ses parlements, elle légifère à perte de vue, et des montagnes de paperasses s'accumulent avec une rapidité effroyable. Mais que sont au fond toutes ces lois ? La plus grande partie n'a qu'un but : celui de protéger la propriété individuelle, c'est-à-dire, les richesses acquises au moyen de l'exploitation de l'homme par l'homme, d'ouvrir de nouveaux champs d'exploitation au capital, de sanctionner les nouvelles formes que l'exploitation revêt sans cesse à mesure que le Capital accapare de nouvelles branches de la vie humaine : chemins de fer, télégraphes, lumière électrique, industrie chimique, expression de la pensée humaine par la littérature et la science, etc., etc. Le reste des lois, au fond, a toujours le même but, c'est-à-dire le maintien de la machine gouvernementale qui sert à assurer au Capital l'exploitation et l'accaparement des richesses produites. Magistrature, police, armée, instruction publique, finances, tout sert le même dieu : le Capital ; tout cela n'a qu'un but : celui de protéger et de faciliter l'exploitation du travailleur par le capitaliste. Analysez toutes les lois faites depuis cent ans, vous n'y trouverez pas autre chose. La protection des personnes, que l'on veut représenter comme la vraie mission de la Loi, n'y occupe qu'une place presque imperceptible ; car, dans nos sociétés actuelles, les attaques contre les personnes, dictées directement par la haine et la brutalité, tendent à disparaître. Si l'on tue quelqu'un, aujourd'hui, c'est pour piller et rarement par vengeance personnelle. Et si ce genre de crimes et délits va toujours en diminuant, ce n'est certainement pas à la législation que nous le devons: c'est au développement humanitaire de nos sociétés, à nos habitudes de plus en plus sociables, et non pas aux prescriptions de nos lois. Qu'on abroge demain toutes les lois concernant la protection des personnes, qu'on cesse demain toute poursuite pour attentats contre les personnes, et le nombre d'attentats dictés par la vengeance personnelle ou par la brutalité n'augmentera pas d'un seul.
On nous objectera, peut-être, qu'on a fait depuis cinquante ans bon nombre de lois libérales. Mais qu'on analyse ces lois, et l'on verra que toutes ces lois libérales ne sont que l'abrogation de lois qui nous ont été léguées par la barbarie des siècles précédents. Toutes les lois libérales, tout le programme radical, se résument en ces mots : abolition de lois devenues gênantes pour la bourgeoisie elle-même, et retour aux libertés des communes du douzième siècle, étendues à tous les citoyens. L'abolition de la peine de mort, le jury pour tous les "crimes" (le jury, plus libéral qu'aujourd'hui, existait au douzième siècle), la magistrature élue, le droit de mise en accusation des fonctionnaires, l'abolition des armées parmanentes, la liberté d'enseignement, etc., tout cela qu'on nous dit être une invention du libéralisme moderne, n'est qu'un retour aux libertés qui existaient avant que l'Eglise et le Roi n'eussent étendu leur main sur toutes les manifestations de la vie humaine.
La protection de l'exploitation,
directe par les lois sur la propriété, et indirecte par le maintien de l'Etat,
voilà donc l'essence et la matière de nos codes modernes et la préoccupation de
nos engins coûteux de législation. Il est temps, cependant, de ne plus nous
payer de phrases et de nous rendre compte de ce qu'ils sont en réalité. La loi
que l'on présenta au début comme un recueil de coutumes utiles à la
préservation de la société, n'est plus qu'un instrument pour le maintien de l'exploitation
et la domination des riches oisifs sur les masses laborieuses. Sa mission
civilisatrice est nulle aujourd'hui, elle n'a qu'une mission : le maintien de
l'exploitation.
Voilà ce que nous dit l'histoire
du développement de la Loi. Est-ce à ce titre que nous sommes appelés à la
respecter? Certainement non. Pas plus que Capital, produit du brigandage, elle
n'a droit à notre respect. Et le premier devoir des révolutionnaires du
vingtième siècle sera de faire un autodafé de toutes les lois existantes, comme
ils le feront des titres de propriété.
IV
Si on étudie les millions de lois
qui régissent l'humanité, on s'aperçoit aisément qu'elles peuvent être
subdivisées en trois catégories : protection de la propriété, protection des
personnes, protection du gouvernement. et, en analysant ces trois catégories,
on en arrive à l'égard de chacune d'elles à cette conclusion logique et
nécessaire : Inutilité et nuisibilité de la Loi.
Pour la protection de la
propriété, les socialistes savent ce qu'il en est. Les lois sur la propriété ne
sont pas faites pour garantir à l'individu ou à la société la jouissance des
produits de leur travail. Elles sont faites, au contraire, pour dérober au
producteur une partie de ce qu'il produit et pour assurer à quelques-uns la
part des produits qu'ils ont dérobés, soit aux producteurs, soit à la société
entière. Lorsque la loi établit les droits de Monsieur un tel sur une maison,
par exemple, elle établit son droit, non pas sur une cabane qu'il aurait bâtie
lui-même, ou sur une cabane qu'il aurait élevée avec le secours de quelques
amis. Elle établit, au contraire, ses droits sur une maison qui n'est pas
le produit de son travail, d'abord, parce qu'il l'a fait bâtir par d'autres,
auxquels il a n'a pas payé toute la valeur de leur travail, et ensuite parce que cette maison représente une valeur
sociale qu'il n'a pu produire à lui seul : la loi établit ses droits sur une
portion de ce qui appartient à tout le monde et à personne en particulier. La
même maison, bâtie au milieu de la Sibérie, n'aurait pas la valeur qu'elle a
dans une grande ville, et cette valeur-ci provient, on le sait,
du travail de toute une cinquantaine de générations qui ont bâti la
ville, qui l'ont embellie, pourvue d'eau et de gaz, de beaux boulevards, d'universités,
de théâtres et de magasins, de chemins de fer et de routes rayonnant dans
toutes les directions. En reconnaissant donc les droits de Monsieur un tel sur
une maison à Paris, à Londres, à Rouen, la loi lui approprie injustement
une certaine part de produits du travail de l'humanité entière. Et c'est
précisément parce que cette appropriation est une injustice criante (toutes les
autres formes de propriété ont le même caractère), qu'il a fallu tout un
arsenal de lois et toute une armée de soldats, de policiers et de juges, pour
le maintenir contre le bon sens et le sentiment de justice inhérent à
l'humanité.
Eh bien, la moitié de nos
lois, les codes civils de tout
pays, n'ont d'autre but que celui de
maintenir cette appropriation, ce monopole, au profit de quelques-uns, contre
l'humanité entière. Les trois quarts des affaires jugées par les tribunaux ne
sont que des querelles surgissant entre monopoleurs : deux voleurs se disputant
le butin. Et une bonne partie de nos lois criminelles ont encore le même but,
puisqu'elles ont pour objectif de maintenir l'ouvrier dans une position
subordonnée à celle du patron, afin d'assurer à celui-ci l'exploitation de
celui-là.
Quant à garantir au producteur
les produits de son travail, il n'y a même pas de lois qui s'en chargent. Cela
est si simple et si naturel, si bien dans les moeurs et dans les habitudes de
l'humanité, que la Loi n'y a même pas songé. Le brigandage ouvert, les armes à
la main, n'est plus de notre siècle : un travailleur ne vient jamais non plus
disputer à un autre travailleur les produits de son travail ; s'il y a
malentendu entre eux, ils le vident sans avoir recours à la Loi, en s'adressant
à un tiers, et si quelqu'un vient exiger d'un autre une certaine part de ce
qu'il a produit, ce n'est que le propriétaire, venant prélever sa part du lion.
Quant à l'humanité en général, elle respecte partout le droit de chacun sur ce
qu'il a produit, sans qu'il y ait pour cela besoin de lois spéciales.
Toutes ces lois sur la propriété,
qui font les gros volumes des codes et la joie de nos avocats, n'ayant ainsi
d'autre but que celui de protéger l'appropriation injuste des produits du
travail de l'humanité par certains monopoleurs, n'ont aucune raison d'être, et
les socialistes-révolutionnaires sont bien décidés à les faire disparaître le
jour de la Révolution. Nous pouvons, en effet, avec pleine justice, faire un
autodafé complet de toutes les lois qui sont en rapport avec les
ci-nommés "droits de propriété", de tous les titres de propriété, de
toutes les archives, bref, de tout ce
qui a trait à cette institution, qui sera bientôt considérée comme tache
humiliante dans l'histoire de l'humanité, au même titre que l'esclavage et le
servage des siècles passés.
Ce que nous venons de dire sur
les lois concernant la propriété s'aplique complètement à cette seconde
catégorie de loi, les lois servant à
maintenir le gouvernement, ou les lois constitutionnelles.
C'est encore tout un arsenal de
lois, de décrets, d'ordonnances, d'avis, etc., servant à protéger les diverses
formes de gouvernement représentatif (par délégation ou par usurpation), sous
lesquelles se débattent encore les sociétés humaines. Nous savons fort
bien, les anarchistes l'ont assez
souvent démontré par la critique qu'ils ont faite sans cesse des diverses
formes de gouvernement, que la mission
de tous les gouvernements monarchiques, constitutionnels et
républicains, est de protéger et de maintenir par la force les privilèges des
classes possédantes: aristocratie, prêtraille et bourgeoisie. Un bon tiers de
nos lois, les lois
"fondamentales", lois sur les impôts, sur les douanes, sur
l'organisation des ministères et de leurs chancelleries, sur l'armée, la
police, l'église, etc., et il y en a
bien quelques dizaines de mille dans chaque pays, n'ont d'autre but que celui de maintenir, de
rhabiller et de développer la machine gouvernementale, qui sert, à son tour,
presque entièrement à protéger les privilèges des classes possédantes. Qu'on
analyse toutes ces lois, qu'on les observe en action au jour le jour, et l'on
s'apercevra qu'il n'y en a pas une bonne à conserver en commençant par celles qui livrent les
communes, pieds et mains liées, au curé, aux gros bourgeois de l'endroit et au
sous-préfet, et en finissant par cette fameuse constitution (la dix-neuvième ou
la vingtième depuis 1789), qui nous donne une Chambre de crétins et de
boursicoteurs préparent la dictature de quelque aventurier quelconque, si ce
n'est le gouvernement d'une tête de chou couronnée.
Bref, à l'égard de ces lois, il
ne peut y avoir de doute. Non seulement les anarchistes, mais aussi bien les
bourgeois plus ou moins révolutionnaires, sont d'accord en ceci, que le seul
usage que l'on puisse faire de toutes les lois concernant l'organisation du
gouvernement, c'est d'en allumer un feu
de joie.
Reste la troisième catégorie de
lois, la plus importante, puisque c'est à elle que s'attachent le plus de
préjugés : les lois concernant la protection des personnes, la punition et la
prévention des "crimes". En effet, cette catégorie est la plus
importante, parce que si la Loi jouit d'une certaine considération, c'est qu'on
croit ce genre de lois absolument indispensables au maintien de la sécurité
dans nos sociétés. Ce sont ces lois qui se sont développées autour du noyau de
coutumes utiles aux sociétés humaines et qui furent exploitées par les
dominateurs pour sanctifier leur domination. L'autorité des chefs de tribus,
des familles riches dans les communes et du roi s'appuyait sur les fonctions de
juges qu'ils exerçaient ; et jusqu'à présent encore, chaque fois que l'on parle
de la nécessité du gouvernement, c'est sa fonction de juge suprême que l'on
sous-entend. "Sans gouvernement,
les hommes s'égorgeraient entre eux !" dit le raisonneur de village. "Le but final de tout gouvernement est
de donner douze honnêtes jurés à chaque inculpé", disait Burke.
Eh bien, malgré tous les préjugés
existant à ce sujet, il est bien temps que les anarchistes disent hautement que
cette catégorie de lois est aussi inutile et aussi nuisible que les
précédentes.
D'abord, quant aux ci-nommés
"crimes", aux attentats contre les personnes, il est connu que les
deux tiers et souvent même les trois quarts de tous les "crimes" sont
inspirés par le désir de s'emparer des richesses appartenant à quelqu'un. Cette
catégorie immense de ci-nommés "crimes et délits" disparaîtra lorsque
la propriété aura cessé d'exister.
- "Mais, nous dira-t-on, il
y aura toujours des brutes qui attenteront à la vie des citoyens, qui porteront
un coup de couteau à chaque querelle, qui vengeront la moindre offense par un
meurtre, s'il n'y a pas de lois pour les restreindre et des punitions pour les
retenir !" Voilà le refrain qu'on
nous chante dès que nous mettons en doute le droit de punir de la société.
Là-dessus, il y a cependant une
chose bien établie aujourd'hui : La sévérité des punitions ne diminue pas le
nombre des "crimes". Pendez, écartelez, si vous voulez, les
assassins, le nombre d'assassinats ne diminuera pas d'un seul. Par contre,
abolissez la peine de mort, et il n'y aura pas un seul assassinat de plus. Les
statisticiens et les légistes savent que jamais diminution de sévérité dans le
code pénal n'amena une augmentation d'attentats contre la vie des citoyens.
D'autre part, que la récolte soit bonne, que le pain soit bon marché, que le
temps soit beau, et le nombre des
assassinats diminuera aussitôt. Il est prouvé par la statistique, que le nombre
des crimes augmente et diminue toujours en proportion du prix des denrées et du
beau ou mauvais temps. Non pas que tous les assassinats soient inspirés par la
faim. Point du tout ; mais lorsque la récolte est bonne et les denrées à un
prix accessible, les hommes, plus gais, moins misérables que de coutume, ne se
laissent pas aller aux sombres passions et ne vont pas plonger un couteau dans
le sein d'un de leurs semblables pour des motifs futiles.
En outre, il est connu aussi que
la peur de la punition n'a jamais arrêté un seul assassin. Celui qui va tuer
son voisin par vengeance ou par misère ne raisonne pas trop sur les
conséquences, et il n'y a pas d'assassin qui n'ait la ferme conviction
d'échapper aux poursuites.
D'ailleurs, que chacun raisonne
lui-même sur ce sujet, qu'il analyse les crimes et les peines, leurs motifs et
leurs conséquences, et s'il sait raisonner sans se laisser influencer par les
idées préconçues, il arrivera nécessairement à cette conclusion :
"Sans parler d'une société
où l'homme recevra une meilleure éducation, où le développement de toutes ses
facultés et la possibilité d'en jouir lui procurera tant de jouissances qu'il
ne cherchera pas à les perdre par un assassinat, sans parler de la société future, même dans
notre société, même avec ces tristes produits de la misère que nous voyons
aujourd'hui dans les cabarets des grandes cités, le jour où aucune punition ne serait infligée
aux assassins, le nombre d'assassinats n'augmenterait pas d'un seul cas ; il
est fort probable qu'il diminuerait au contraire de tous les cas qui sont dûs
aujourd'hui aux récidivistes, abrutis dans les prisons."
On nous parle toujours des
bienfaits de la loi et des effets salutaires des peines, mais a-ton jamais
essayé de faire la balance entre ces bienfaits qu'on attribue à la loi et aux
peines, et l'effet dégradant de ces peines sur l'humanité? Qu'on fasse seulement
l'addition de toutes les mauvaises passions réveillées dans l'humanité par les
punitions atroces qu'on infligeait jadis dans nos rues ! Qui donc a choyé et
développé les instincts de cruauté dans l'homme (instincts inconnus aux
animaux, l'homme étant devenu l'animal le plus cruel de la terre), si ce n'est
le roi, le juge et le prêtre armés de la loi, qui faisaient arracher la chair
par lambeaux, verser de la poix brûlante dans les plaies, disloquer les
membres, broyer les os, scier les hommes en deux, pour maintenir leur autorité
? Que l'on calcule seulement tout le torrent de dépravation versé dans les
sociétés humaines par la délation, favorisée par les juges et payée par les
écus sonnants du gouvernement, sous prétexte d'aider à la découverte des crimes.
Que l'on aille en prison et que l'on étudie là ce que devient l'homme, privé de
liberté, enfermé avec d'autres dépravés qui se pénètrent de toute la corruption
et de tous les vices qui suintent de nos prisons actuelles ; et que l'on se
souvienne seulement que plus on les réforme, plus détestables elles sont, tous
nos pénitenciers modernes et modèles étant cent fois plus abominables que les
donjons du moyen-âge. Que l'on considère enfin quelle corruption, quelle
dépravation de l'esprit est maintenue dans l'humanité par cette idée
d'obéissance essence de la loi, de châtiment, d'autorité ayant le droit de
punir, de juger, en dehors de la conscience ; par ces fonctions de bourreaux,
de geôliers, de dénonciateurs, bref, de tous ces attributs de la Loi et de l'Autorité.
Que l'on considère tout cela, et on sera certainement d'accord avec nous,
lorsque nous disons que la Loi et la pénalité sont des abominations qui doivent
cesser d'exister.
D'ailleurs, les peuples
non-policés et, partant moins imbus de préjugés autoritaires, ont parfaitement
compris que celui que l'on nomme un "criminel", est tout bonnement un
malheureux ; qu'il ne s'agit pas de le faire fouetter, de l'enchaîner ou de le
faire mourir sur l'échafaud ou en prison, mais qu'il faut le soulager par les
soins les plus fraternels, par un traitement égalitaire, par la pratique de la
vie entre honnêtes gens. Et nous espérons que dans la prochaine révolution
éclatera ce cri :
"Brûlons les guillotines,
démolissons les prisons, chassons le juge, le policier, le délateur - race
immonde s'il en fût jamais sur la terre,
traitons en frère celui qui aura été porté par la passion à faire du mal
à son semblable, par-dessus tout ôtons aux grands criminels, à ces produits
ignobles de l'oisiveté bourgeoise, la possibilité d'étaler leurs vices sous des
formes séduisantes ; et soyons sûrs que
nous n'aurons plus que très peu de crimes à signaler dans notre société. Car ce
qui maintient le crime (outre l'oisiveté), c'est la Loi et l'Autorité : la loi
sur la propriété, la loi sur le gouvernement, la loi sur les peines et délits,
et l'Autorité qui se charge de faire ces lois et de les appliquer."
Plus de lois, plus de juges ! La
Liberté, l'Egalité et la pratique de la Solidarité sont la seule digue efficace
que nous puissions opposer aux instincts anti-sociables de certains d'entre
nous.
[1]
Brochure publiée en 6e édition, en 1892, à sept mille exemplaires, conformément
au désir de notre camarade Lucien Massé, coiffeur à Ars en Ré, qui en mourant,
avait légué à la RÉVOLTE la somme nécessaire à cette publication.
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