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12/01/2019

Cours : Les politiques publiques


Les politiques publiques
Mme Aicha BOUMAIT


Introduction[1]
Définitions des politiques publiques[2] : qu’est-ce que les politiques publiques ?
·         C’est l’ensemble des décisions et des actions prises par des acteurs institutionnels et sociaux en vue de résoudre un problème collectif.
·         C’est un processus d’action gouvernementale dans un secteur de la société ou dans un espace géographique.
·         Les actions mises en œuvre par un gouvernement sont variées : prélever des impôts, mettre en place des subventions, élaborer des projets de lois, recruter et gérer du personnel, faire la guerre, conduire des relations diplomatiques avec d’autres pays ou avec des organisations internationales, etc.    
·         Comment distinguer entre ces actions, celles qui constituent une politique publique ?
·         « Une politique publique est une séquence cohérente de décisions issues d’acteurs publics et d’activités de mise en œuvre d’acteurs publics et privés visant à orienter le comportement d’une population cible, de sorte à ce qu’un problème que la société n’est pas à même de gérer puisse être résolu par un effort collectif, au nom de l’intérêt général ».
·          « Les politiques publiques sont un ensemble d’actions coordonnées, mises en œuvre avec pour objectif d’obtenir une modification ou une évolution d’une situation donnée. Elles sont mises en œuvre par les institutions publiques et les administrations publiques ». (Wikipedea)
·         Les politiques publiques sont des tentatives de régulation de situations présentant un problème public, dans une collectivité ou entre collectivités.
Un problème est public quand il touche de quelque façon à la répartition des moyens entre les acteurs sociaux.
Objectifs des politiques publiques :[3]
·         Les PP assurent la régulation sociale, et les domaines de leurs interventions sont diversifiés, de l’édiction de normes au recours à l’expertise, de l’allocation de matérielles à la production discursive.
·         Elle apporte des « réponses » à des « problèmes sociaux », elle distribue des ressources ou elle promeut des formes d’organisation sociale.

1-      Assurer l’éducation des citoyens.
2-      Assurer la sécurité et le maintien de l’Etat de droit.
3-      Maximiser le bien-être et le revenu par habitant.
4-      Permettre le plein emploi et éviter la pauvreté subie.
5-      Assurer la situation sanitaire d’une population (campagne de prévention contre certaines maladies endémiques comme le sida, campagne de soins, campagne de vaccinations…).
6-      Assurer la circulation des personnes et des biens (mise en place de réseaux de transport).
7-      Jouer un rôle de redistribution, lorsque l’égalité des chances n’est pas assurée initialement, etc. [4]
I-             Origine et développement de la discipline :
·         Les politiques publiques sont issues de différentes réflexions sur l’Etat, mais aussi de l’existence de savoir pratique sur le fonctionnement de l’Etat et de l’administration, qui apparaissent au 17ème et 18ème siècle en France et en Allemagne.
·         Au 19ème siècle, ces savoirs se structurent et deviennent la science administrative avec pour objectifs :
-          De décrire l’administration
-          D’améliorer les pratiques administratives (l’Etat doit réaliser le bien être de la société, et doit se doter de bons moyens pour ça.
·         Fin 19ème siècle, la science administrative décline au profit du droit administratif : la connaissance de l’administration devient juridique et tourne autour de la jurisprudence.
·         C’est une discipline qui s’est constituée en science de l’action, pragmatique. Cette science se veut pratique, qu’elle serve à quelque chose.
·         Discipline utile. A l’époque (années 50-60), elle est largement dominée par l’idéologie scientifique, si on améliore les connaissances on réduit les disfonctionnements.
·         C’est un positionnement un peu ambigu entre la démarche scientifique et pragmatique.
·         L’analyse des politiques publiques a été une source de renouvellement intellectuel car elle a contribué à changer le regard sur l’Etat, l’action publique et même sur le politique. Grace à cette sous discipline on s’est posé de nouvelles questions. Avant, on avait des questions philosophiques. On a donc modifié ces questions en répondant par des réponses empiriques.

Comment un problème est pris en charge par une politique publique ? Quel est le processus de mise en œuvre d’une politique publique ?
II-            Les étapes d’une politique publique
Une politique publique se met en place à travers un processus qui se déroule sur plusieurs étapes.
1ère étape
- La mise sur agenda : « une politique publique suppose l'existence d'un problème à résoudre» (Hassenteufel, 2008 p. 31). L'explication du processus d'émergence des problèmes publics suppose de remonter au point de départ d'une politique. Car, avant de décider de mesures de politiques publiques à prendre, les autorités publiques décident de traiter plutôt tels problèmes publics et de ne pas traiter tels autres. C'est ainsi qu'on parle de mise à l'agenda d'un problème public. De façon générale, l'agenda se définit comme étant «l'ensemble des problèmes faisant l'objet d'un traitement, sous quelque forme que ce soit, de la part des autorités publiques, et donc susceptible de faire l'objet d'une ou plusieurs décisions » (Garraud, 1990 p. 31). L'étude de la mise à l'agenda porte ainsi sur la manière dont les enjeux réussissent ou échouent à attirer l'attention du système politique (Cobb et Elder, 1972).
C’est l’instant où les autorités publiques prennent en compte un problème et l’inscrivent comme l’une des actions qu’elles auraient à mener.
Qu’est-ce qui peut pousser un gouvernement à mettre sur agenda un problème ?
A-     Trois facteurs peuvent pousser les autorités publiques à prendre en charge un problème :
-          La portée du problème : c-à-d le nombre de personnes concernées ou touchées.
-          L’intensité : l’importance de l’impact du problème.
-          La durée : depuis quand le problème est posé.
Un problème peut être nouveau ou ancien dont le traitement (ou l’absence de traitement) est remis en cause.
B-      Le rôle des acteurs dans la prise en charge d’un problème :
- Les citoyens : ils peuvent pousser à la mise sur agenda par les manifestations, les pétitions, la menace de sanction électorale…
- Les associations et groupes d’intérêts : par les cercles d’influence, le poids qu’ils représentent…Ils vont défendre leurs intérêts auprès des pouvoirs publics.
- Le monde universitaire : centres de recherches, organisation de groupes de réflexion, production d’études en tous domaines…tout ceci peut influencer les décisions des responsables publics.
- Les médias : ils ont un rôle important dans la mesure où ils peuvent rendre un problème visible et sensibiliser l’opinion publique.
- Les gouvernements : leur volonté d’agir ou non est déterminante, ils sont un acteur essentiel. L’immobilisme peut être une politique à part entière.
2ème étape : L’élaboration de l’action : il s’agit d’abord d’étudier les solutions proposées par les acteurs concernées.
Deux types de solutions peuvent être envisagés :
-          Des solutions préexistantes qu’il faudra adapter au cas particulier.
-          La création de nouvelles solutions.
Les solutions devront être confrontés et soumises aux acteurs avant la prise de décision.
3ème étape : Le processus décisionnel : c’est une étape très délicate car faite de consensus, de compromis, de concertation… les différents acteurs (responsables politiques, groupes de pression, associations, syndicats…) doivent discuter. L’unanimité étant très rare, il va falloir trouver des compromis.
-           L’analyse décisionnelle est l’aspect le plus évident mais aussi le plus problématique de l’analyse des politiques publiques.
-          A/La décision comme processus
-          la décision est en soi quelque chose de processuel.
-          La première étape est celle de la formulation, c'est-à-dire la transformation d’un problème mis à l’agenda en solution ou en alternative d’action.
-          La deuxième étape est celle de la légitimation, qui est l’étape où intervient la décision d’un point de vue juridique. C’est l’étape qui consiste à mettre une décision en conformité avec un principe de choix.
-          B/ Les représentations communes de la décision
-          Pour le sens commun, décider c’est agir. Décider c’est posséder le pouvoir et l’exercer.
-          Ce qui rend les hommes politiques responsables, c’est bien leur capacité à décider.
Certaines questions sont longues à traiter car il y a blocage faute de compromis. Une fois le consensus trouvé, vient la mise en œuvre.
4ème étape : la mise en œuvre : la mise en œuvre d’une politique publique est le processus d’application des décisions. Elle se définit comme « un ensemble d’activités individuelles et organisationnelles transformant des conduites dans le cadre d’un contexte prescriptif établi par une autorité publique mandatée »[5].
La mise en œuvre repose donc sur deux piliers essentiels : un ensemble normatif et un système d’acteurs.
-          L’ensemble normatif : ce sont les mesures prise par les pouvoirs publics pour réglementer certains comportements et activités : lois, règlements, décrets… 
-          Le système d’acteurs : désigne l’ensemble de personnes qui vont agir pour l’application de la politique publique. Ils peuvent être locaux ou nationaux, publics ou privés (rôle des médecins libéraux dans la politique de santé).
Les moyens de mise en œuvre : une politique publique suppose la cohérence entre plusieurs actions gouvernementales : ces actions peuvent être des mesures coercitives, incitatives ou distributives. La mise en œuvre se fait par divers moyens :
-          L’élaboration de lois et de textes réglementaires.
-          La création ou l’augmentation de certains impôts et taxes.
-          La dotation budgétaire à des organismes, agences, services, afin de leur permettre de réaliser des objectifs.
-          La publicité de la politique publique par la sphère officielle afin d’inciter les citoyens à y participer.
-          On peut en déduire la nécessité d’une cohérence entre les politiques publiques et la budgétisation des actions prévues dans le cadre de leur mise en œuvre.
Travailler sur la mise en œuvre d’une politique publique conduit à s’interroger sur la problématique du changement provoqué par l’action publique : quels sont les changements que l’application de la décision va entraîner ? À quel niveau ? Quelles sont les conséquences de ces changements sur l’action publique et, notamment sur son organisation ?
Processus d’adaptation et d’ajustement
·         Les premiers travaux d’une langue série abondante sur la question vont s’intéresser à l’impact des politiques publiques et pourquoi il ne correspond pas aux résultats escomptés.
·         Donc c’est une tentative de comprendre les échecs de l’action publique en appréhendant les dynamiques et les mécanismes qui font qu’une politique s’applique ou ne s’applique pas.
·         Des travaux postérieurs vont aller plus loin pour identifier de façon précise les critères et les facteurs permettant une « bonne » mise en œuvre.[6]   
·         Il y a différentes forces sociales qui peuvent peser sur le moment de la mise en œuvre.
·         La mise en œuvre est aussi importante que la phase de définition des politiques publiques. Le contenu d’une politique est autant conditionné par son exécution que par sa décision.
·         Pour les décideurs tout n’est pas prévisible au moment de la mise en œuvre, il y a une part d’incertitude. L’exécution d’une politique n’est pas garantie d’avance. Des politiques peuvent se révéler techniquement inapplicables, Certaines solutions peuvent se révéler mal adaptées pour le problème à résoudre. Les moyens ne suivent pas toujours les décisions à appliquer.
·         Comment sont appliquées les décisions ? A qui cette application est confiée ? Est-ce qu’il y a des organes de contrôle, de surveillance ?

I.              Deux perspectives d’analyse : top down et Bottom up

·         Une des grandes avancées des politiques est de s’être intéressée à l’importance de la mise en œuvre.
·         Dans une première vague de travaux (années 50/60) certains se sont rendu compte que malgré l’apparence travaillée de certaines décisions il y avait certains dysfonctionnements.
·         Les problèmes de mise en œuvre étaient vus comme des problèmes de dysfonctionnements. Comment et pourquoi sur le terrain l’impact réel attendu n’était pas celui que voulaient les décideurs ?
·         C’est l’approche top down. La perspective top down déroulait la séquence de façon linéaire avec un haut qui est censé définir les choix des finalités et la base était censée appliquer les décisions en se conformant aux souhaits.
·         On la doit à 2 chercheurs : Jeffrey Pressman et Aaron Wildavsky. L’idée de départ est de prendre une décision et d’étudier les effets concrets sur les rapports entre les autorités chargées de la prise en charge et de la mise en œuvre de cette décision et les effets concrets sur l’environnement sociale, la société.
·         Ils constatèrent combien les intentions initiales correspondaient assez peu à ce qui pouvait être observé concrètement, il y a un écart assez important. Le plus souvent les décisions se trouvaient modifiées, contournées parce qu’entre les décisions et la société il y a l’administration.
·         Ils ont construits une analyse des délais de fabrication des politiques publiques et ont montrés combien la mise en œuvre était dépendante de 3 variables :
·         - l’intensité des intérêts qui vont s’exprimer pour ou contre le programme
·         - les ressources qui sont à la disposition des acteurs
·         - la variable temporelle
·         Grace à cette analyse, Pressman et Wildavsky vont faire une série de recommandations et notamment recommander aux décideurs de mieux anticiper dès le départ, les conditions concrètes qui peuvent influencer le moment de la mise en œuvre. C’est une perspective novatrice.
·         Mais elle a subi un certain nombre de critiques car on lui a reproché de rester trop collé à la pratique gouvernementale et donc certaines variables étaient négligées. Cette perspective est restée trop collée aux contraintes légales, institutionnelles.
·         D’où d’autres tentatives qui sont venues d’autres chercheurs et qui ont amenés l’approche Bottom up.
·         Ces chercheurs se sont intéressés à ce qui se passe en bas, aux systèmes de relations entre les acteurs qui étaient concernés par un même problème et qui pouvait éventuellement réagir en voyant une politique arrivée en application.
·         Plutôt que de partir des intentions des décideurs, les partisans de l’approche Bottom up partaient des dynamiques qui étaient celles de la société.
·         La logique de cette approche va suggérer d’étudier prioritairement le comportement des acteurs tout en bas.
·         La perspective change car les partisans de Bottom up vont s’intéresser aux stratégies qui vont éventuellement se développer à l’intérieur d’un sous-système qui est censé subir l’application d’une politique.
·         Il y a eu néanmoins certaines insuffisances d’où les tentatives venues à la suite qui vont essayer de construire une synthèse entre ces 2 approches, notamment les travaux de Paul Sabatier. Sabatier a reproché aux approches Bottom up d’étudier les acteurs mais pas les raisons pourquoi les acteurs étaient présents dans les sous-systèmes concernés.

II.            Les aléas de la mise en œuvre

·         Pour les responsables gouvernementaux, la mise en place des politiques est souvent associée à 2 préoccupations :
·         - L’efficacité : les objectifs doivent être atteints, ce qui suppose que les fonctionnaires se conforment à ces objectifs et ce n’est jamais acquis.
·         - L’efficience : les objectifs doivent être atteints au moindre coût. Il ne suffit pas de concevoir un programme pour qu’il s’applique et qu’il produise des effets.
·         Une politique publique prend des paris sur des aspects précis comme la capacité des metteurs en œuvre à s’approprier les prescriptions qui ont été définies au départ.
·         Ex : dans les politiques de prévention routière, le pari est la « peur de gendarme » et la capacité des gendarmes à appliquer les procédures.
·         Toute politique est nécessairement modifiée lorsqu’elle va traverser les réseaux d’acteurs qui vont participer à la mise en place, à l’application de cette politique.
·         Pierre Lascoum appelle cela des « normes secondaires d’application ». L’intérêt est de dire que si on veut comprendre la phase de mise en œuvre, il faut voir comment ces normes peuvent être transformées quand elles sont appropriées par les acteurs.
·         Cela peut être des normes professionnelles, des cultures administratives, des routines professionnelles. Il y a aussi des normes organisationnelles. Elles peuvent varier d’un lieu à l’autre.
·         Les acteurs qui subissent la mise en œuvre ne sont pas passifs, il y a toujours des formes de réaction.
·         Il y a 3 types de comportements possibles :
·         - adaptatif : s’adapter aux situations locales
·         - le ritualisme : l’application rigide de la règle
·         - l’arrangement négocié : il va y avoir de la souplesse

·         On peut aussi distinguer 4 facteurs qui peuvent interagir et dont le poids peut varier :

a)    la dépendance de la mise en œuvre à l’égard des modalités de définition des programmes
·         En principe les décideurs ont la faculté de prendre une décision mais aussi la faculté de reporter à plus tard les modalités opérationnelles de cette décision, c’est la question des décrets d’applications.
·         L’application d’une loi, d’une ordonnance exige souvent des précisions qui viennent par la suite. Un nombre assez important de lois ne reçoivent pas de décret d’application avant un bon moment et même plusieurs années.
·         Cela en raison de la complexité du système juridique ou encore en raison de la négociation entre les services.
·         Il y a des lois ou des décrets d’application qui ne paraissent jamais. Quand il n’y a pas de décrets la loi est frappée d’impuissance et une administration ne peut pas l’appliquer.

b)    la prise en compte des assujettis et des groupes cibles

·         Facteur important, toute politique va supposer que les assujettis effectuent les actions prescrites et produiront les effets de la politique mais les assujettis ne sont jamais des acteurs passifs et peuvent avoir des comportements sociaux variés qui vont dépendre de la manière dont va être appréciée une mesure, des marges de manœuvres, des moyens prévus pour l’application de cette mesure. Il faut donc s’assurer du consentement ou de la coopération des assujettis.

c)    le rôle capital de l’administration

·         La plupart du temps ceux qui mettent en œuvre les dispositions gouvernementales ce sont les bureaucraties.
·         Elles ne sont pas inertes, elles ont des marges de manœuvre. La réussite ou l’échec d’une politique dépend de la bureaucratie.
·         La maitrise de la technicité, de la compétence vient de l’administration. Ces administrations peuvent avoir leurs propres intérêts et ne convergent pas toujours avec les objectifs gouvernementaux.
·         Les services ont toujours une marge de manœuvre sur le texte, ils peuvent l’interpréter, le contourner.
·         Ex : nouveau code de la famille au Maroc qui essayait d’instaurer une certaine égalité entre la femme et l’homme. L’application du texte s’est heurtée à quelques difficultés au niveau des tribunaux et surtout dans les zones rurales.
·         Il y a une série de paramètre des metteurs en œuvre :
- la motivation des fonctionnaires
- le degré de surveillance politique
- le traitement de l’administré

d)    l’importance des conditions d’applications

·         Lors de la phase de mise en œuvre peuvent intervenir des phénomènes qui peuvent entraver l’application de certaines politiques comme les interactions entre différentes politiques publiques.

5ème étape : L’évaluation : Evaluer une politique publique c’est rechercher si les moyens juridiques, administratifs ou financiers mis en œuvre permettent de produire les effets attendus de cette politique. 
C.-à-d. mesurer l’efficacité d’une politique publique à l’aide d’indicateurs, d’outils, de la façon la plus scientifique possible.
Il faut donc vérifier la cohérence, l’atteinte des objectifs, l’effectivité (l’impact d’une politique), l’efficacité, l’efficience (rapport entre coût et efficacité) et la pertinence. 
 L’évaluation est nécessaire pour corriger ou mettre fin à une politique publique, tirer des leçons.
III-           Les composantes d’une politique publique.
·         Un contenu :
Une politique publique est un ensemble d’éléments matériels (ex. textes juridiques), d’éléments budgétaires et d’actes administratifs (nomination de fonctionnaires…). Plus l’élément symbolique qui motive l’action de l’Etat : discours de certains acteurs, certaines prises de position (ex. campagne d’information sur la prévention routière)
·         Un programme :
Chaque ministère développe une politique propre. Au sein d’un même ensemble, on trouve différents types de politiques publiques. Ainsi au sein du ministère de la culture, la politique du livre est différente de la politique du cinéma, ou encore dans la lutte contre la toxicomanie il y a trois programmes possibles : curatif, préventif ou de sanction.
·         Une orientation normative :
Toute politique publique vise à réaliser des objectifs, soit satisfaire des acteurs (enseignants, agriculteurs…), soit favoriser des vendeurs (la politique du cinéma)
·         Éléments de coercition :
L’Etat exerce la contrainte, et une politique publique doit exercer une contrainte sur le comportement des acteurs qu’ils soient publics ou privés.
·         Le ressort-social : 
Expression qui désigne l’ensemble des acteurs publics ou privés qui participent plus ou moins directement à la production et à l’application des politiques publiques.

IV-          Critères de définition des politiques publiques
Il y a plusieurs critères de définition des politiques publiques :
1°) Constituer une solution à un problème public/collectif
C’est par l’action du secteur public qu’est résolu un problème social/collectif reconnu politiquement comme constituant un problème public.
2°) Existence de groupes cibles à l’origine d’un problème public.
Nécessité d’existence d’un ou plusieurs groupes sociaux dont les comportements sont considérés étant à l’origine du problème à résoudre.
La désignation de groupes cible par une politique publique, exprime une cohérence de la politique. (S’il n’y avait pas de groupes cible, il n’y aurait pas de problème et pas de politiques publiques). 
La capacité de la politique publique à modifier directement ou indirectement les comportements problématiques de ce ou de ces groupes, constitue un enjeu central de la mise en œuvre de la politique.
3°) Cohérence intentionnelle. Une politique publique est organisée autour d’un « modèle de causalité » dont la concrétisation se doit d’avoir une cohérence qui résulte d’une intentionnalité clairement attribuable aux décideurs de la politique.   
4°) Existence de plusieurs décisions et activités. Les politiques publiques se caractérisent par un ensemble de décisions et d’actions orientées vers la concrétisation de ces décisions
5°) Rôle-clé des secteurs publics. Les décisions et les activités doivent être prises et menées par des acteurs qui agissent en tant qu’acteurs publics.
6°) Existence d’actes formalisés de nature plus ou moins contraignante. C’est la phase de mise en œuvre concrète des mesures décidées au travers de la production d’actes/d’actions orientant le comportement des groupes ou des individus supposés être à l’origine du problème public à résoudre.
L’autorité légitime de l’Etat s’exprime à travers la diversification des moyens d’action et d’intervention : incitation, contractualisation, partenariats public-privé, etc.                                                                                                                                                                                                                                           
V-            La construction des politiques publiques
Les politiques publiques se construisent à travers un processus qu’on peut résumer en 6 points :
-          Revue des politiques : Examen des plans de la période précédente et de leur exécution.
-          Evaluation et audit : Efficacité des politiques publiques, intégration des résultats dans les plans futurs.
-          Définir les politiques et initier le processus de programmation : définir un cadre de ressources, des objectifs, des politiques, des stratégies et des priorités de dépense.
-          Assurer le suivi des activités et comptabiliser les dépenses.
-          Mobiliser et répartir les ressources : préparer le budget.
-          Exécuter les activités programmées : collecte des recettes, libération des fonds, déploiement du personnel, initiation des activités.
 
VI-          Les limites au fonctionnement des politiques publiques 

1)      Les limites de la mise sur agenda : 
-          La première limite tient au rôle crucial que jouent les médias de masse dans la transmission de l'information politique ce qui leur donne la possibilité de manipuler l’opinion publique, mais l’importance des médias doit être nuancée, en effet, la médiatisation ne saurait être une condition nécessaire et suffisante de la prise en compte d’un problème.
-          La gravité ou l’urgence d’un problème ne suffisent pas pour l’introduire dans l’agenda du gouvernement parmi les priorités.
2)      Les problèmes liés à la prise de décision
-          La présence d’intérêts divergents et la difficulté de compromis peuvent paralyser la résolution d’un problème.
3)      Les problèmes liés à la mise en œuvre des politiques publiques
-          La mise en œuvre peut être définie comme la phase de l’action publique durant laquelle des actes et des effets sont générés à partir d’un cadre normatif d’intentions, de textes, de lois ou de discours. La mise en œuvre peut donc désigner l’ensemble des processus qui visent la réalisation concrète des objectifs d’une politique publique.
-          Dans une perspective juridique, la distinction entre la décision et la mise en œuvre fait une distinction entre ce qui serait le politique et l’administration. La mise en œuvre correspond aux étapes post-parlementaires de la décision.
-          La multiplicité des acteurs représente également un obstacle à la bonne mise en œuvre d’une politique publique
-          Quelles responsabilités et quels rôles sont attribués à chacun des acteurs ?

VII-         La formation des problèmes publics
-          Un problème public est un phénomène considéré anormal par les acteurs sociaux.
-          C’est l’idée qu’une situation sociale pose problème. 
-          C’est « l’écart entre ce qui est (constat), et ce qui devrait être (devoir agir), et ce qui pourrait être (possibilité d’action).
-          Ex. chômage : constat, il faut travailler : ce qui devrait être), réformes envisageables : possibilités d’agir.
-          La définition de problème varie dans le temps et dans l’espace.
-          Ex. l’environnement n’était pas une valeur sociale dominante, la pollution n’était pas perçue négativement car il n’y avait pas d’instrument de mesure
-          Ex. dans l’espace : la peine de mort varie selon les Etats (USA, France…)
-          Comment un problème devient public ?
-          Il y a deux critères d’appréciation :
# Caractère général (pluralité d’acteurs)
# La résolution du problème doit être soumise à l’Etat.
Vu qu’il y a une grande diversité de problèmes, se pose la question des facteurs de définition. On en expose 3 :
1)      Les déterminants « objectifs » : On y trouve 3 séries de facteurs :
·         Un déterminisme économique et technologique, c.à.d que les sociétés suivent les mêmes étapes de développement, et à chaque étape sont confrontées à des problèmes spécifiques.
·         Les caractéristiques du système politico-administratif : s’il n’y a pas de structure administrative adéquate, il n’y a pas de problèmes de mise sur agenda.
Ex. s’il n’y avait pas de décision concernant l’environnement dans 60% des cas c’est parce qu’il n’existait pas de ministère de l’environnement.. Certains gouvernements sont plus perméables que d’autres à certaines revendications. Ex. la droite à celles des patrons.
·         Les valeurs dominantes : un certain nombre de problèmes liés aux valeurs dominantes (question de la parité…)
·         Le déterminant objectif s’exprime en termes de légitimité.
2)      De la causalité (façon dont les problèmes publics sont exprimés)
·         la recherche des causes pour comprendre la situation problématique. On distingue 3 phénomènes causaux :  
-          La causalité multiple et simultanée : synchronique. Ex. catastrophe naturelle.
-          La causalité séquentielle : une série de causes en entrainent d’autres vers un problème : causalité diachronique. (ex. la guerre).
-          La causalité intriquée : des facteurs étroitement associés vont produire un problème (ex. problème des banlieues : vieillissement des immeubles, population immigrée, faibles revenus).
Souvent dans un même problème on retrouve les 3 types de causalité. D’un point de vue objectif, la mono causalité ne l’emporte pas.
3)      La construction des récits :
·         Il s’agit de la pluralité des récits en fonction de la nature des acteurs. Exemple : Une étude sur les agressions contre les chauffeurs de bus va pousser ces derniers à insister sur la demande de plus de sécurité, la mairie insistera sur la dégradation des cités et demandera d’autres décisions.
·         Comment expliquer ces différences d’un acteur à un autre, d’un pays à un autre, d’une époque à une autre ?
·         Les éléments cognitifs : On construit un récit selon la connaissance que l’on a d’un phénomène donné, ainsi se pose le problème de production et de diffusion d’informations.
·         La mise en forme du récit conditionne la qualité de persuasion et de réception de l’histoire.
·         Les dynamiques normatives : les acteurs engagent les valeurs partagées par un groupe d’acteurs. Ainsi par exemple on trouve une pluralité de discours autour du Sida :
-          il y a ceux qui la considèrent comme une pathologie sociale
-          Il y a ceux qui demandent une expertise pour une définition objective
-          Et puis ceux qui essayent de lier le sida à la reconnaissance de certaines minorités.
L’approche cognitive et normative des politiques publiques est une expression générique employée pour classer et rassembler des travaux qui insistent sur le poids des éléments de connaissance, des idées, des représentations ou des croyances sociales dans l’élaboration des politiques publiques.
Devant la pluralité on peut se demander comment un discours devient-il majoritaire (ou seulement dominant) dans la société ?
C’est quand il passe dans la scène politique, car il devient un problème global. Les acteurs politiques doivent trouver des compromis sur ce sujet et rendre l’action possible. Cela doit paraître faisable et légitime pour l’ensemble de la population.
La variété des récits fait partie des luttes internes aux politiques publiques, et plus précisément à un espace social ouvert à un phénomène.
Cette concurrence est déterminante et va circonscrire un espace d’action publique, un espace du « possible » pour les acteurs publics.
Pour un même phénomène social, un récit dominant n’est pas forcément le même d’un pays à l’autre, ni même dans le temps.
A-     Variations dans le temps : une étude sur la variation dans le temps des récits à la suite des émeutes raciales aux Etats Unis d’Amérique, montre que ce dont on se souvient c’est le tabassage d’une personne de couleur.
-          En 1943 une bavure policière (tabassage d’un noir) débouche sur des émeutes raciales vite réprimées. Il n’y a pas eu de mobilisation par la suite. A l’époque, le discours dominant est sécuritaire et traite les problèmes de façon coercitive. 
-            
VIII-        Les éléments qui influencent les politiques publiques
Les politiques publiques sont à la fois influencées par un certain nombre d’éléments et ont un impact sur ces éléments.
En premier lieu on trouve les mouvements de l’opinion publique et les oppositions partisanes qui vont contribuer à transformer l’action publique. Toutefois il y a deux conceptions différentes concernant ce qui influence les politiques publiques :
-          La conception classique : qui considère que les acteurs politiques sont les décideurs, ce sont eux qui déterminent les politiques publiques sur la base du mandat qui leur est confié par les électeurs.
Cette conception est nuancée par le fait que les vainqueurs de la compétition électorale ne sont pas les seuls acteurs légitimes dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques.
Les acteurs administratifs constituent un élément important de la mise en œuvre de la politique publique et il y a un décalage entre les acteurs administratifs, qui sont là sur le long terme et les acteurs politiques liés à une échéance électorale. Les logiques de fonctionnement aussi sont différentes.
-          L’approche systémique : développée autour des travaux d’Easton tend plutôt à exprimer une volonté d’analyser les processus de manière dynamique. Pour elle, l’espace politique est un système c'est-à-dire, un ensemble de structures (partis…) et un ensemble de relations (influence, négociation, coercition), qui vont garantir un équilibre et qui produisent, notamment, un ordre vital pour la préservation des sociétés par elles-mêmes.
Ainsi, les sociétés s’organisent autour d’institutions et chacune des fonctions remplies a un sens particulier dans le cadre global.
Dans ce sens, deux notions essentielles vont alimenter les processus qui garantissent l’équilibre de la société :
+ Les inputs : c’est l’ensemble des éléments extérieurs au     système qui vont l’affecter et le transformer.
+ Les outputs : C’est l’ensemble des réponses produites par le système politique et qui vont agir sur l’environnement et tenter de rétablir un nouvel équilibre. Pour Easton, les outputs par excellence ce sont les politiques publiques.
Cette approche exprime l’idée de « boucle de rétroaction » dynamique de transformation réciproque entre les éléments du système politique.
Cette conception « Eastonniène » a ses limites ; elle ne définit pas clairement les limites du système : quel est le territoire de référence ? et quelle est la hiérarchisation et la transformation des dynamiques internes au système.
Néanmoins cette approche a tout de même permis d’identifier les fonctions dévolues aux politiques publiques.  
          
IX-               L’évaluation des politiques publiques
     L’analyse des politiques publiques est une branche récente de la science politique, qui cherche à rendre compte du développement des interventions de l’Etat et d’autres acteurs dans la société sectorielle.
Selon une définition communément admise, « l’évaluation d’une politique publique a pour objet d’apprécier l’efficacité de cette politique en comparant ses résultats aux objectifs assignés et aux moyens mis en œuvre » (décret n°98-1048 du 18 novembre 1998 relatif à l’évaluation des politiques publiques). Au-delà de cette simplicité apparente, l’exigence d’évaluer se heurte souvent aux objectifs flous ou contradictoires de l’action publique, à la difficulté de mesurer ses résultats et aux réticences des pouvoirs à s’y soumettre. Par ailleurs, si la pratique de l’évaluation inclut des techniques d’observation, de mesure et d’analyse, elle ne s’y réduit pas. En effet, elle est d’abord une activité institutionnelle qui a vocation à s’intégrer à la gestion publique, une démarche – fondée sur des valeurs : rigueur, impartialité, transparence, volonté de faire prévaloir l’intérêt général – plus qu’un simple outil de connaissance.
A l’heure de la nouvelle gestion publique, l’évaluation des politiques publiques est un concept à la mode. Mais il faut considérer la question de son développement réel et de ses retombées concrètes avec prudence. D’autant que les frontières qui la distinguent des autres pratiques de retour d’information – suivi, contrôle de gestion, audit, etc. – sont difficiles à tracer et que l’évaluation elle- même est diverse, tant par ses finalités et ses méthodes que par le type d’objet soumis à son examen (on évalue des politiques, certes, mais aussi des dispositifs réglementaires, des projets, des programmes, l’activité des établissements et organismes publics, bref l’action publique dans son ensemble).
En France, on est loin d’une démarche cohérente et continue d’évaluation des actions publiques articulée avec le processus de modernisation.
C’est d’autant plus regrettable que l’évaluation des politiques publiques répond mieux que de purs impératifs de rationalisation budgétaire au besoin de sens porté par le changement et apparaît comme une réponse adéquate à un ensemble de défis posés aux États et qui appellent de nouvelles formes de légitimation des décisions et de mobilisation des énergies face à un souci de transparence et d’exigence accrue de la part des citoyens.     
Il existe deux grandes familles d’évaluations « rigoureuses » de politiques ou de programmes. Les évaluations que l’on qualifie d’ex post, qui sont faites après que les politiques aient été mises en place et les évaluations que l’on qualifie d’ex ante qui sont en général réalisées avant que les politiques ne soient mises en place pour étudier les choix possibles et leurs implications.
Les pièges de l’évaluation
Pour évaluer une politique publique, on ne peut se contenter d’observer l’évolution des indicateurs décrivant les objectifs visés par la politique. Nous présentons ici les pièges classiques de l’évaluation.

Identifier l’impact causal de la politique
La première difficulté de l’évaluation est d’identifier une relation causale entre une politique et un résultat.
Supposons, par exemple, qu’on souhaite évaluer l’impact des dépenses de soin sur l’état de santé d’une population. La simple corrélation, au sein de la population, entre dépenses de soins et état de santé est négative, car les individus qui dépensent le plus sont généralement les moins bien portants. Il s’agit ici d’une causalité inverse, de l’état de santé vers les dépenses, qui ne nous renseigne pas sur l’impact des dépenses.
L’identification d’une relation causale entre dépenses de soins et état de santé se heurte aussi à l’interférence de facteurs extérieurs, tels le niveau de vie, qui influent à la fois sur les dépenses et sur l’état de santé : les individus aisés dépensent plus pour leur santé et sont en général en meilleure santé, entre autres parce qu’ils exercent des activités moins risquées. La corrélation entre dépenses de soins et état de santé ne correspond alors à aucune relation causale.
Pour identifier l’impact des dépenses de soin sur l’état de santé des individus, il faudrait comparer non pas l’état de santé des « gros » consommateurs de soins à celui des « petits » consommateurs, mais les états de santé d’une même personne individuellement selon sa consommation de soins. Comme un même individu ne peut consommer à la fois beaucoup et peu de soins, il faut s’appuyer sur une multitude d’individus dont on contrôle finement toutes les caractéristiques pouvant influer sur l’état de santé, indépendamment des dépenses de soins.
On se heurte aux mêmes types de problèmes lorsqu’on cherche à évaluer les politiques d’accompagnement au retour à l’emploi. Sans précaution, on peut trouver que ceux qui ont bénéficié de l’accompagnement ont mis plus de temps que les autres chômeurs à retrouver un emploi. Mais il faut tenir compte de ce que le personnel de Pôle emploi n’attribue pas forcément cet accompagnement au hasard : il peut cibler l’accompagnement sur les personnes les plus démunies en termes d’employabilité ou, à l’inverse, sur les personnes les plus proches de l’emploi (notamment si les employés de l’agence reçoivent une prime pour chaque chômeur ayant trouvé du travail). On dit qu’il y a un biais de sélection : les personnes accompagnées ne sont pas tirées au hasard dans la population des chômeurs ; de même, dans l’exemple précédent, les individus qui dépensent beaucoup pour leur santé ne sont pas tirés au hasard dans la population (ils sont généralement en plus mauvaise santé au départ).
La question de l’incidence
Le second problème auquel se heurte l’évaluation des politiques publiques est la question de l’incidence : le bénéficiaire final de la politique n’est pas forcément celui qui est visé. Ce second problème est fréquent lorsqu’il s’agit de taxation ou de subventions/transferts. La théorie de l’incidence fiscale montre ainsi que l’impôt ne pèse pas nécessairement, in fine, sur la personne qui rédige le chèque : les agents imposés peuvent transférer la charge de l’impôt sur d’autres ; à l’inverse, des individus non ciblés originellement par une subvention peuvent se retrouver indirectement les véritables bénéficiaires.
Une illustration est donnée par le cas des allocations logement. Ces aides aux locataires représentaient en 2009 un quart des prestations aux ménages. Si les ménages officiellement destinataires de ces aides en étaient les bénéficiaires réels, les allocations logement contribueraient pour plus d’un cinquième dans la réduction des inégalités de niveau de vie réalisée par le système socio-fiscal français.
Cette redistributivité est pourtant mise en doute par Fack (2005) qui estime qu’entre 50 et 80 % de ces allocations ont en réalité profité aux bailleurs à travers des hausses de loyers par l’intermédiaire des mécanismes de marché (offre et demande de logement).
L’offre locative évolue peu à court et moyen terme, donc, la solvabilisation de la demande a fait monter les loyers, de sorte que la subvention pensée pour les locataires peu fortunés s’est retrouvée en partie captée par les propriétaires de logements à louer.
 Cet exemple montre qu’on ne peut évaluer une politique de ce type en se limitant au simple taux de recours ou au nombre de ménages bénéficiaires. Une analyse des allocations logement sans prise en compte de leur incidence sur les loyers conduirait à un diagnostic trop optimiste.
Par ailleurs, l’effet d’incidence peut détériorer la situation d’individus ne bénéficiant pas de la politique. C’est le cas ici des locataires ne recevant pas d’aides au logement (ils souffrent de la hausse des loyers) – sans parler des recettes fiscales supplémentaires qui sont nécessaires pour financer la politique.
La multiplicité des effets
Une troisième difficulté de l’évaluation réside dans la multiplicité des effets d’une même politique publique. Les effets multiples peuvent tout d’abord survenir dans le même champ d’action publique. Par exemple, introduire une franchise médicale peut être efficace pour lutter contre la sur-médication mais en même temps entraîner un non-recours aux soins préoccupant. Dans d’autres cas, les effets multiples apparaissent dans des champs différents de l’action publique.
Par exemple, une hausse de l’impôt sur le bénéfice des sociétés peut entraîner une baisse de la rémunération non pas du capital, mais du travail.
Lorsque l’effet indésirable d’une politique se produit hors du champ d’investigation de l’évaluateur ou hors des variables d’intérêt de son étude, voire de son champ disciplinaire, il risque fortement d’être négligé. C’est pourquoi le pluralisme des évaluateurs, en termes de discipline aussi bien que de sensibilité, est primordial pour comprendre l’ensemble des conséquences d’une politique publique sans se restreindre à celles étroitement liées à l’objectif initialement poursuivi.
La mise en œuvre concrète
Enfin, le problème de la mise en œuvre concrète peut influer fortement sur l’efficacité d’une politique. Dans certains cas, il pourrait être tentant de rejeter comme inefficace un dispositif qui a seulement été appliqué dans des conditions inopportunes.
Les méthodes de l’évaluation
Une bonne évaluation se conçoit en principe avant la mise en place d’une politique publique, pour trois raisons. Premièrement, il est nécessaire de s’appuyer sur une anticipation des impacts attendus et, si possible, une expérimentation.
Deuxièmement, il faut, comme on l’a mentionné ci-dessus, déterminer finement les modalités de mise en œuvre.
Troisièmement, il faut fixer les modalités d’évaluation a posteriori de la politique. Cette dernière forme d’évaluation sera d’autant plus précise qu’elle aura été préparée en amont.
L’évaluation idéale consisterait à comparer la situation issue de la politique publique à une situation hypothétique qui serait intervenue si la politique n’avait pas vu le jour, tous les autres éléments de l’environnement socio-économique étant les mêmes – une situation hypothétique dite «contrefactuelle».
Or, ceci est impossible. La situation issue de la politique publique est observable, ce qui n’est pas le cas du « contrefactuel ». La difficulté de l’évaluation est donc de reconstituer ce qui se serait passé en l’absence de la politique publique : il faut construire théoriquement ou empiriquement cette situation ou bien constituer un groupe de référence – le « contrefactuel ».
L’évaluation idéale consisterait à comparer la situation issue de la politique publique à une situation hypothétique qui serait intervenue si la politique n’avait pas vu le jour.

L’expérience aléatoire
Comme on l’a vu, une difficulté majeure de l’évaluation est liée au fait que les individus ou les entreprises visés par une politique publique ne sont pas tirés au hasard dans la population : ils sont, par exemple, en moins bonne santé, ou plus éloignés de l’emploi que la moyenne. Une manière de contourner ce problème est de réaliser une expérience aléatoire : on tire au sort un groupe d’individus ou d’entreprises qui se verra appliquer une politique, tandis qu’un autre groupe constituera le groupe de contrôle. Le tirage aléatoire sur une population suffisamment importante permet de s’assurer que les groupes de contrôle et de traitement sont comparables : ce ne sont pas des caractéristiques individuelles qui ont permis d’obtenir le traitement.
Si l’expérience aléatoire pure peut se révéler difficile et parfois coûteuse, des formes approchées donnent aussi des résultats très satisfaisants. Il s’agit, au moment où une politique publique est décidée, de ne pas la mettre en place d’un seul bloc sur tout le territoire mais d’échelonner sa mise en œuvre en plusieurs vagues, par exemple par groupes de départements.
Il convient alors de choisir les départements de chaque vague de manière à ce que chacune soit la plus comparable possible aux autres.
Ce type d’expérimentation avait été prévu pour le remplacement du Revenu minimum d’insertion (RMI) par le Revenu de solidarité active (RSA). Le dispositif a d’abord été appliqué dans l’Eure, puis dans 25, 34 et enfin 40 départements avant d’être généralisé à l’ensemble du territoire. Cependant, l’expérimentation n’a pas été effectuée avec suffisamment de constance et les évaluations n’ont pas été à la hauteur des attentes.
L’expérience aléatoire peut donner des résultats très fiables à condition d’avoir été préparée à l’avance, soit par la définition de groupes tests, soit par la mise en place séquentielle de la politique. Lorsque cela n’a pas été le cas, il faut envisager d’autres méthodes d’évaluation.

L’expérience naturelle
L’expérience « naturelle » consiste à comparer des groupes d’individus (ou d’entreprises) qui se trouvent séparés de manière non intentionnelle en termes d’accès à la politique considérée.
Les individus exclus du bénéfice de la politique publique servent de « contrefactuel » aux bénéficiaires effectifs.
La difficulté de l’évaluation en expérience naturelle est la validité du « contrefactuel », c’est-à-dire la comparabilité des groupes de traitement et de contrôle : une similitude apparente des groupes comparés n’exclut pas la présence de biais dans l’évaluation. De nombreuses techniques économétriques ont de ce fait été développées pour s’assurer de la comparabilité des groupes de traitement et de contrôle.
Les limites des expériences aléatoires et naturelles
Les techniques décrites plus haut sont relativement récentes et leurs capacités explicatives sont robustes. En revanche, leurs qualités prédictives sont contestées au motif que les comportements sont dépendants de l’environnement socio- économique sans cesse mouvant. Ainsi, les comportements peuvent différer entre la réaction à une expérimentation à petite échelle et la réaction à la mise en place réelle d’une politique, du fait que cette dernière modifie plus profondément le cadre économique.

La nécessité de données fiables
Pour réaliser les évaluations, il est impératif de disposer de bases de données à la fois exhaustives et fiables. Les chercheurs ont rarement les moyens de réaliser eux-mêmes des enquêtes. Heureusement, les données nécessaires existent déjà pour la plupart dans différentes bases administratives. Il est donc important de mettre en place des institutions et des procédures afin que les chercheurs puissent exploiter ces données tout en préservant les droits des individus et des entreprises dont les informations sont consignées dans ces bases.
Deux lacunes se font encore cruellement sentir.
La première est que de nombreuses données restent inaccessibles.
La deuxième lacune concerne la possibilité de grouper les fichiers administratifs ou d’enquêtes. En effet, mêmes si l’ensemble des informations contenues dans les bases de données accessibles aux évaluateurs s’élargissait, celles-ci ne seraient pas toujours utilisables.
Si l’on n’est pas capable d’assembler les bases, les informations contenues dans chaque base se révéleront inutiles. Il existe des moyens simples, fiables et peu coûteux de réaliser les appariements tout en respectant l’anonymat des données.

Comment comparer différentes politiques publiques ?
L’évaluation d’une politique publique peut conduire à une conclusion tranchée : la politique est inefficace au regard de l’objectif assigné, voire elle est contre-productive. Souvent, cependant, le jugement est plus nuancé : la politique est efficace, mais elle semble coûteuse au regard des résultats obtenus.
Pour arbitrer avec d’autres politiques, notamment celles qui agissent dans des champs différents de l’action publique, il faut alors convertir ses bénéfices dans une métrique qui les rende comparable à la fois aux coûts et aux bénéfices des autres politiques publiques. En pratique, il faut affecter une valeur monétaire à des bénéfices non monétaires comme la qualité de l’air, la longévité ou la santé.
Ceci peut choquer de prime abord, mais constitue le seul moyen de rendre explicites les critères utilisés pour la décision publique.

Les structures de l’évaluation
L’évaluation des politiques publiques n’est pas qu’une affaire de données et d’expertise technique. Les politiques qui sont évaluées sont souvent complexes et elles opèrent généralement une redistribution au sein de la société. Ces caractéristiques imposent d’organiser l’évaluation avec beaucoup de rigueur aux différents niveaux d’expertise.

Expertise technique et expertise administrative
Si l’expertise technique est indispensable pour déjouer les pièges de l’évaluation mentionnés plus haut, on ne saurait se passer de l’expertise administrative sur la mise en œuvre concrète des politiques et le fonctionnement des établissements publics ou administrations qui les gèrent. L’expertise administrative permet de discerner, dans les résultats, ce qui relève du principe général de la politique et ce qui est le fait de sa mise en œuvre concrète.
Ces deux types d’expertises – technique et administrative – doivent collaborer non seulement au cours de la phase d’évaluation proprement dite, mais également et surtout en amont, si possible avant la mise en œuvre de la politique évaluée.
Cette coordination a priori pourrait permettre d’éviter les défauts de mise en œuvre susceptibles de rendre inefficace une politique publique en principe bénéfique.

L’indépendance des évaluateurs
Aussi rigoureuse soit-elle, une évaluation reste sujette à incertitude scientifique : les résultats sont conditionnés par la validité des méthodes (choix du contrefactuel, généralisation des résultats…).
Or, pour que l’évaluation des politiques publiques soit utile, il importe que ses résultats soient crédibles : que les hypothèses soient présentées de manière transparente, sans que l’on puisse soupçonner que certaines ont été cachées.
La transparence et la crédibilité nécessitent l’indépendance des évaluateurs. La difficulté est alors de faire collaborer les partenaires institutionnels et scientifiques tout en préservant l’indépendance de l’évaluation.
Il existe des conflits d’intérêts évidents lorsque l’évaluation est réalisée par les administrations, ministères, directions ou établissements publics en charge de concevoir ou d’appliquer une politique publique.
Une même institution ne peut être à la fois juge et partie. Ce n’est cependant pas le seul problème d’indépendance et il faut veiller à ne pas créer une dépendance de fait au cours du processus de désignation des évaluateurs, ou en bloquant la publication des résultats.
Le temps de l’évaluation n’est pas le temps du politique. Plusieurs raisons imposent cette divergence de calendrier. Il faut d’abord attendre de réunir suffisamment de données pour s’assurer de la validité de l’évaluation.
De plus, l’évaluation elle-même prend du temps, de la nomination des évaluateurs à la discussion des résultats, en passant par les choix méthodologiques et le travail statistique.
Dans ce domaine, la précipitation est bien souvent l’ennemie de la précision et de l’exhaustivité. En particulier, les hypothèses doivent être soumises à une critique approfondie des pairs. Cette méthode de validation a posteriori des résultats, qui est la méthode proprement scientifique, ne doit pas être négligée dans le cas de l’évaluation des politiques publiques. Précipiter une évaluation revient à en réduire la crédibilité, ce qui rend plus difficile (et potentiellement plus longue) la décision publique.

La diffusion des résultats
La liberté de diffusion des résultats est une condition clé de l’indépendance des évaluateurs. En particulier, l’accès aux données ne doit pas être conditionné à un droit de regard par l’administration dépositaire des données. Toute pratique allant à l’encontre de cette liberté de diffusion, en mettant une pression sur l’évaluateur quant à ses résultats, contreviendrait à la nécessité d’indépendance de celui-ci, outre le fait qu’elle exclurait tout débat scientifique sur la méthode et les résultats.
La diffusion des résultats doit s’accompagner d’une confrontation avec d’autres évaluations issues, le cas échéant, d’autres champs disciplinaires (cf. infra). Cette confrontation doit s’opérer à la fois par la publication des différents résultats et de leurs critiques, mais également par l’organisation de débats, voire de conférences de consensus. Ceci, afin de permettre une meilleure information des citoyens et une meilleure compréhension des divers effets d’une politique publique. À cette fin, des méthodes de hiérarchisation de la robustesse des résultats peuvent être mobilisées (preuve scientifiquement établie, présomption scientifique, faible niveau de preuve…).
Pluralité des évaluateurs et interdisciplinarité
Une même politique publique ayant souvent des effets multiples, il est nécessaire de disposer de plusieurs évaluations correspondant à différentes approches, disciplines ou sensibilités.
Le triptyque de l’évaluation
Une bonne évaluation devrait s’appuyer sur un triptyque formé d’un coordonnateur, des administrations concernées et d’experts indépendants :
la coordination de l’évaluation doit être assurée par une institution extérieure au pouvoir exécutif. La logique démocratique voudrait que ce soit le Parlement qui ait la charge de commanditer ces évaluations. Cela imposerait de lui en donner la capacité technique, c’est-à-dire du personnel pour coordonner réellement la mise en place de l’évaluation, son appréciation et sa diffusion auprès des parlementaires et du grand public.
 La Cour des comptes est un autre candidat, avec suffisamment de poids institutionnel pour commanditer des évaluations indépendantes. Quel que soit le choix du commanditaire institutionnel, celui-ci devra coordonner la préparation de l’évaluation, s’assurer que la pluralité des approches est bien respectée, et contrôler que toutes les mesures aptes à faciliter les évaluations ont bien été prises (en particulier l’accès aux données). Il devra également organiser la confrontation et la diffusion des résultats. Le choix des organismes évaluateurs devrait se faire par le biais d’appels d’offres publics et être effectué de façon transparente ;
les administrations concernées doivent apporter leur expertise institutionnelle. La collaboration avec les évaluateurs doit se faire sans pression, sous la surveillance des organismes commanditaires. Les services statistiques des ministères ont des compétences techniques en matière d’évaluation, en plus de leurs compétences institutionnelles.
Ils peuvent alors organiser des évaluations parallèles aux évaluations indépendantes et participer utilement aux débats sur les résultats. Mais ils doivent faciliter la réalisation de l’évaluation indépendante, notamment en ouvrant un accès complet et éclairé aux données ;
les experts doivent apporter leur compétence scientifique en tant qu’évaluateurs. Leur indépendance doit être assurée, entre autres, par leur rotation, de manière à éviter toute captation en fonction des résultats passés d’évaluations.
Les experts doivent se soumettre aux contraintes liées au secret statistique et être transparents quant à leurs activités annexes pouvant engendrer des conflits d’intérêts. Il est primordial qu’ils collaborent avec les autres disciplines, notamment dans les phases préparatoires et celles de diffusion des résultats.
Conclusion
Si elle nécessite de combiner une expertise technique, une expertise administrative et une organisation rigoureuse garantissant indépendance et pluralisme, l’évaluation des politiques publiques n’en est pas moins à la portée d’un gouvernement désireux de faire le tri dans ses politiques. Il faut cependant souligner trois conditions sine qua non de réussite et de crédibilité de l’évaluation : l’accès aux données, le temps de l’expertise, la publication des résultats. Ces conditions ne doivent pas être considérées comme des contraintes, mais plutôt comme les ingrédients clés d’une évaluation crédible, sur laquelle le processus de décision pourra réellement s’appuyer en toute transparence.

Les politiques publiques au Maroc
Evolution et impact des politiques publiques au Maroc
Les politiques publiques au Maroc ont connu un important changement qui a entraîné des impacts déterminants sur les changements socio-économiques du pays. L’arrivée au pouvoir du gouvernement de transition en 1998 s’est traduite par une nouvelle vision des politiques publiques dont l’objectif était la création des conditions politiques et économiques d'un changement social en profondeur.
 Toutefois l’impact de cette vision tarde à se traduire effectivement mais on peut remarquer l’initiation d’une dynamique de changement.
Un des changements les plus importants, selon  Abdelhamid Benkhattab[7], est la pacification de la société. S’appuyant sur la théorie du sociologue allemand Norbert Elias[8], il constate que le recours à la violence, comme forme et moyen de l'agir social, était devenu de plus en plus stigmatisé, interdit et délégitimé, dans la société marocaine.
Pour démontrer cette affirmation il s’appuie sur un certain nombre de facteurs considérés comme révélateurs de la pacification de la société et donc son changement grâce à l’impact des nouvelles politiques publiques.  
Parmi ces facteurs on trouve entre autres :
-          le degré de pénétration de l'Etat dans la société et dans le territoire national :
L’Etat marocain contrôle aujourd’hui la totalité de son territoire, ce qui n’était pas le cas avant la colonisation (tribu siba, hors contrôle de l’Etat).
-          le recours de plus en plus grandissant aux mécanismes de négociations et des concertations :
L'adhésion aux normes et principes universels des droits de l'homme expressément inscrite dans les préambules des constitutions de 1992 et 1996 et 2011[9], la création en novembre 1993 d'un département ministériel chargé des droits de l'homme, et la création, en janvier 2004, de l’Instance Équité et Réconciliation, chargée de déterminer la part de la responsabilité de l'Etat dans les violations des droits de l'homme et le dédommagement de leurs victimes.
Il faut noter que l'action publique, en la matière avait indéniablement amené les acteurs politiques à faire de la négociation et de l'approche participative un moyen de plus en plus privilégié, non seulement, dans la conception et l'exécution des différentes politiques publiques, mais aussi dans la gestion et la résolution des conflits et des différentes résistances qu'elles génèrent.
L'institutionnalisation et la juridisation des rapports sociaux et politiques :
Le recours aux négociations comme moyen de conception des politiques publiques et de gestion des conflits avait conduit les acteurs publics et civils à l'institutionnalisation progressive de leurs relations afin de réduire le coût matériel et temporel des négociations. Phénomène qui ne pouvait se faire sans le recours massif à la juridisation des différents espaces sociétaux et des différentes interactions qui s'y trament. Le processus de juridisation de l'espace social devait remplir une double fonction : la promotion et la régulation des changements en cours, de telle sorte qu'ils demeurent socialement acceptables et politiquement gérables.
La modernisation et la promulgation des différents codes régissant les rapports sociaux et économiques comme les codes de la famille et du travail en février et mai 2004, la réforme du Code de commerce en 1995, la réforme du droit de la propriété industrielle, littéraire et artistique en 1997, la création des tribunaux commerciaux, la réforme du code de la route en 2010, restent des indicateurs significatifs des bouleversements institutionnels qui vont dans le sens de la pacification des mœurs dans notre société.
L'urbanisation des espaces ruraux :
Cet indicateur résulte de l'effort fourni par les autorités publiques ces dernières années afin de réduire l'écart existant entre les zones rurales et urbaines d'une part, les écarts entre les différentes zones à l'intérieur des pôles urbains et ruraux, d'autre part.
L'investissement massif dans les secteurs sociaux comme : le lancement, en 2005, de l'initiative nationale pour le développement humain INDH; la stratégie d'habitat social pour la création de 150.000 habitats par an ; le lancement d'un vaste programme d'alphabétisation et de la promotion de l'éducation informelle et professionnelle; le lancement du programme national de généralisation de l'électrification et de l'eau potable pour les régions rurales; la mise en œuvre du programme de désenclavement des zones rurales (80% dans l'horizon de 2015); Le lancement du programme de mise à niveau des pôles urbains étendu à toutes les villes du Royaume et la mise en œuvre, à partir de 2007, de l'assurance maladie obligatoireattestent de ces efforts.
La "gendérisation" de l'action publique :
Jusqu'à une date récente, le système étatique était par nature, un système masculin, basé sur la domination masculine. Cette caractéristique est en train de se réduire grâce, notamment à l'implication des femmes dans les différents processus de conception, de prise de décisions publiques, d'exécution et d'évaluation des politiques publiques nationales. Cette démarche s'illustre par le lancement du processus de budgétisation sensible au genre depuis la préparation de la Loi de Finances 2007, suite aux directives énoncées par la circulaire du Premier Ministre, du 8 mars 2007 qui appelle l’ensemble des Départements Ministériels à intégrer la dimension genre dans toutes les politiques de développement. Ce processus se vérifie également par la participation collective et individuelle, aussi bien quantitative que qualitative des femmes dans la vie politique et institutionnelle du pays. Exemple: le nombre de femmes au Parlement a atteint 35, soit 10,8% à la première Chambre, et 1,1% à la Chambre des Conseillers. Leur poids commence désormais à se faire sentir non seulement sur le plan numérique mais aussi sur le plan discursif et symbolique des acteurs sociaux et économiques. On assiste ainsi à un processus de féminisation de la société qui inversera à terme la configuration des rapports sociaux actuels.
La territorialisation des politiques publiques et la délocalisation du sens politique :
Ce processus se dégage d'abord à partir du discours des différents acteurs sociaux et politiques. On est passé du discours unitariste jacobin à un discours politique plus respectueux des différentes territorialités. Du coup, l'altérité socio politique et territoriale était de plus en plus intégrée dans les différentes politiques publiques. Le discours de Sa Majesté le ROI Mohammed VI à Ajdir, le 30 juillet 2001, constitue dans ce sens, un revirement important dans la logique territoriale de l'Etat. La langue amazighe qui était jusque là une langue indigène était réhabilitée pour devenir un élément principal de la culture et de l'identité nationale. Cette réhabilitation sera effective avec la création de l'Institut Royal de la Culture Amazigh IRCAM, le 17 octobre 2001. Evidemment, une telle décision avait crée une nouvelle dynamique culturelle et symbolique au Maroc en mettant en place les conditions objectives de la territorialisation des différentes politiques publiques et de la délocalisation du sens politique.
Rappelons qu'au Maroc le rapport de l'Etat avec le local était essentiellement conditionné par des considérations d'ordre sécuritaire.
Les espaces locaux et territoriaux, était perçus par les politiques publiques comme des entités objectives sur lesquelles on pouvait agir, abstraction faite de leurs populations et du sens qu'elles leur donnent.
Ceci dit, ces politiques, comme celle de l'enseignement, de l'habitat, de l'agriculture étaient déterritorialisées en ce sens qu'elles étaient coupées de la réalité locale. La réhabilitation de la culture Amazighe avait de ce fait lancé un processus irréversible de délocalisation du sens politique, qui avait pris forme avec la proposition d'accorder l'autonomie politique aux régions sahariennes et le lancement, à partir de janvier 2010, d'un débat sur la forme que devrait prendre la régionalisation avancée dans l'avenir.
II. Il est évident que ces différents processus ne peuvent pas aboutir sans déclencher une réaction de résistance multiforme, parfois déclarée, mais souvent latente de la part des acteurs sociaux et institutionnels. La résistance au changement et à l'innovation sociale est sans doute un phénomène humain très ancien qui est lié au mécanisme de résonance cognitive des individus et des groupes. Elle implique de ce fait une difficulté logique d’accepter une situation et son dépassement.
Il va de soi que le caractère normatif des politiques publiques induit souvent une résistance sociale liée d'abord à la rationalité limitée des acteurs sociaux et politique qui fait en sorte qu'ils ne retiennent d'elles que ce qu'ils estiment bon pour eux.
Les acteurs sociaux se montrent souvent réticents à l'égard des politiques publiques novatrices parce qu'ils les perçoivent comme une menace à l'équilibre social préétabli.
De plus dans le contexte sociologique marocain, il ne faut pas oublier que le changement était historiquement synonyme d'hérésie religieuse et de menace. Le changement, était alors représenté comme une menace contre la communauté musulmane dans la mesure où toute innovation était associée à l'hérésie qui devait amener à l'enfer.
Naturellement les concepts culturels de la société marocaine insistent toujours sur l'esprit communautaire et groupal de l'être, comme une sorte de prévention contre la désintégration des tissus sociaux classiques basés sur le nombre des individus et leur force. L'adage populaire "ne sort de la communauté que Satan" témoigne de l'identification groupale des populations. Il serait dans ce cadre difficile pour les politiques publiques qui touchent leurs univers symboliques et imaginaire, comme celle de l'enseignement, de la culture, de communication… etc. de ne pas rencontrer des résistances.
En fait, il semble que cette résistance, prend deux formes :
- Celle d'une simple démobilisation à l'égard de la politique publique visée, nous sommes là devant une résistance latente (comme c'est le cas pour les différentes politiques publiques culturelles ou de l'enseignement qui n'étaient pas expressément rejetées mais simplement ignorées : ex la scolarité des filles dans le milieu rural, le boycott de certaines politiques d'habitat comme celles des villages exemplaires…etc.). Cette forme de résistance est probablement la plus problématique, dans la mesure où elle est difficilement justifiée et contrôlée. La rumeur, la diabolisation, l'anecdote, et la minimisation des avantages d'une politique publique ou la critique de son équité semblent souvent des arguments efficaces pour démobiliser la population et créer des réticences à son égard. Du coup, une politique publique de l'enseignement dans les milieux ruraux peut, du point de vu quantitatif, atteindre ses objectif fixés au départ, mais, en cas de démobilisation des populations, son impact social serait substantiellement réduit. Ce qui se répercute directement sur son coût global. Car si le changement social à travers les politiques publiques est inéluctable, son coût économique et temporel reste tributaire de l'efficacité de l'impact de ces politiques sur la société et des changements qu'elles y opèrent.
- La deuxième forme de résistance est manifeste. Elle s'exprime ouvertement à travers une mobilisation effective ou simplement discursive de la population contre une politique publique. Comme c'est le cas des manifestations, sit-in, actions médiatiques… contre la politique de l'emploi, ou de l'expropriation des terres ou contre la politique étrangère du gouvernement etc. cette forme de résistance exprime souvent le rejet de la politique adoptée par l'Etat à l'égard du secteur visé. Elle offre également une occasion pour le gouvernement de tester sa popularité et le degré de soutien des masses.
La résistance au changement peut aussi et surtout provenir des institutions responsables des politiques publiques. Le phénomène de la dépendance institutionnelle qui se manifeste par la relative inertie des politiques publiques, en dépit des injonctions au changement qu'elles induisent.
En d'autres termes, l'héritage institutionnel et les pratiques mémorisées dans le passé (règles, procédures et routines…) pèsent souvent lourd dans l'élaboration et l'exécution des politiques publiques. Il serait dès lors difficile, du moins à court terme, pour l'administration de se dessaisir totalement de ses pratiques centralisatrices, dirigistes et autoritaires de sa conception du territoire, malgré sa volonté de le faire. Cela se fait souvent à travers un processus d'apprentissage et d'accommodation avec les nouvelles politiques. De plus, la rigidité de l'architecture institutionnelle influe immanquablement sur la prédisposition des acteurs institutionnels à mener à bien les changements requis par leurs propres politiques et leurs propres décisions.
Exemple : la politique sécuritaire axée sur la sécurité des citoyens demeure inopérante dans une administration ou l'architecture hiérarchique exprime d'abord une culture axée sur la sécurité de l'Etat. Il serait également difficile pour le bureaucrate installé au centre de penser le local alors qu'il est lui-même coupé physiquement et symboliquement de cette réalité, comme il lui serait difficile d'adopter une approche des politiques publiques participative alors qu'il est lui-même immergé dans une culture institutionnelle basée sur la notion de concentration du pouvoir au niveau central.
L’évaluation des politiques publiques au Maroc
Le rapport de la Banque mondiale de 1995 sur l’état du Maroc marque le début d’un intérêt pour l’évaluation des politiques publiques. Depuis, le discours des gouvernants ne cesse d’appeler à donner une Visibilité à l’action publique.
Ainsi, plusieurs acteurs politiques, notamment le Roi Mohamed VI, ont souligné l’importance de l’institutionnalisation de l’évaluation au Maroc.
Parmi les discours les plus importants on trouve :
. Discours du Trône du 30 juillet 2001, 2005, 2006, 2007, 2008 et 2009. Ce dernier a confié à l’observatoire national du développement humain l’évaluation de l’INDH.
. Discours Royal du 18 mai 2005 sur l’Initiative Nationale de Développement Humain.
Ils soulignent tous l’importance de l’évaluation des politiques publiques au Maroc et la nécessité de mettre en place des instances et mécanismes de suivi, de contrôle et d’évaluation.
                        . Le Rapport du cinquantenaire de l’Indépendance du Maroc a constaté explicitement que «Les politiques publiques des gouvernants et des élus n’ont pas toujours été évaluées, ni réajustées, à l’aune de leur impact sur le bien-être des populations»
                        . Le programme de l’action gouvernementale du 30 juin 2008 a annoncé que le gouvernement du Maroc «adoptera la planification stratégique dans l’ensemble de ses programmes d’action (…). Cette stratégie sera renforcée par la mise en place de mécanismes de suivi, de contrôle et d’évaluation dans le cadre de la bonne gouvernance»
Ces discours se traduiront par des initiatives dans le but d’institutionnaliser l’évaluation des politiques publiques :
·          La création de l’instance Nationale d’Évaluation /Conseil Supérieur de l’Enseignement ;
·          L’évaluation des réalisations de l’Initiative Nationale de Développement Humain par l’Observatoire Nationale du Développement Humain (ONDH);
·          La mise en place de dispositifs de suivi et évaluation au sein de certaines administrations publiques (Agence de Développement Social, Ministère de l’équipement et des transports, etc.).
·           La création de L’Association Marocaine de l’Évaluation (AME).
·          La Conférence internationale sur les «capacités nationales en évaluation » (15-17 décembre 2009) organisée par le Bureau de l’Evaluation du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD, New York) et l’Observatoire national de développement humain (ONDH, Rabat, Maroc).
·          L’organisation de l’Atelier régional de l’OCDE sur l’évaluation des politiques publiques dans la région MENA (Middle East and North Africa), les 23 et 24 mars 2010 à Rabat ; qui a abouti à la création du Centre régional d’évaluation des politiques publiques (CREPP), domicilié à l’Institut supérieur d’administration (Rabat, Maroc).
·          L’appel à manifestation d’intérêt du mois de mars de la BM et d’autres institutions pour la création de Centres régionaux pour apprendre sur l’évaluation et les résultats – CLEAR).
Les limites à l’évaluation des politiques publiques au Maroc :
Les mesures qui ont été prises par l’Etat tendant à l’institutionnalisation de l’évaluation des politiques publiques et la promotion de la pratique d’évaluation des politiques publiques restent très  limitées,  et ne  permettent  pas  de  parler  d’un  véritable  processus  structuré d’institutionnalisation de l’évaluation au Maroc. 
La volonté de l’Etat de faire de l’évaluation une fonction courante de l’action publique n’est pas sans poser de nombreux problèmes sur la réalité même de la pratique possible de l’évaluation au Maroc.
En effet, plusieurs défis limitent considérablement l’évolution de l’institutionnalisation des politiques publiques au Maroc :
-         Le premier obstacle posé à la pratique de l’évaluation des politiques publiques au Maroc c’est bien leur évaluabilité même, c’est-à-dire est-ce que l’action publique est clairement déclinée pour qu’elle puisse se prêter à l’évaluation de ses résultats, ses réussites ou limites ?
-         l’absence de dispositifs institutionnels d’évaluation au sein de la Primature ou/et du Parlement chargés d’apprécier objectivement les stratégies sectorielles de développement en cours ou émergentes (Plan vert, Halieutis, etc.)
-         la pratique de l’évaluation au Maroc a peu d’incidence sur le bien-fondé et la redéfinition de l’action publique
-         la méconnaissance des exigences de la démarche évaluative, particulièrement l’indépendance et la crédibilité
-         la pratique de l’évaluation porte principalement sur des projets et des programmes (exemples : Initiative nationale de développement humain, Système des nations unies Banque mondiale, etc.) et, encore fortement centrée sur la mise en œuvre et l’efficience (décaissements) ;
-         les difficultés d’accès aux données pour réaliser les évaluations indépendantes et fiables ;
-         l’absence de recherche scientifique dans le domaine de l’évaluation des politiques publiques.
-         L'absence de cadre juridique et de textes réglementaires organisant la pratique de l'évaluation, Cela se traduit par le peu d'intérêt des administrations à recourir à l'évaluation, laquelle demeure le plus souvent tributaire de la demande émanant des institutions internationales ;
-         Les demandes internes à l'administration publique pour entreprendre des études d'évaluation sont encore relativement modestes. En effet, hormis quelques départements, la pratique des études d'évaluation des projets et programmes de développement reste encore l'apanage des bailleurs de fonds ;
-         En tant qu'élément essentiel pour l'amélioration du management, l'évaluation des politiques et programmes est une discipline qui requiert des compétences et des profils multidisciplinaires rompus aux méthodologies et techniques d'évaluation. Or, cette discipline est relativement récente dans le secteur public et des efforts restent à entreprendre en matière de formation et d'élaboration de guides méthodologiques standards susceptibles de renforcer l'offre nationale dans ce domaine.
-         Les principaux référentiels et méthodologies en matière d’évaluation en cours au Maroc sont ceux des différents bailleurs de fonds et agences du système des Nations unies. Or, ces référentiels et méthodologies nous confrontent directement à deux ordres de problèmes :
-         D’une part, la connaissance et la maîtrise de ces référentiels (approches, concepts, outils, etc.) ne semblent pas suffisamment acquises, et parfois inhabituels à nos façons d’organiser l’action publique et la prise des décisions au Maroc.
-         D’autre part, l’harmonisation de ces référentiels, déjà posée par la Déclaration de Paris sur l’aide publique au développement (mars 2005), rend encore plus compliqué l’appropriation des approches et méthodes de l’évaluation.



Comment faire de l’évaluation des politiques publiques une culture au Maroc ?
-         L’action publique intègre de plus en plus la notion de territoire dans sa définition et sa mise en œuvre : d’où la nécessité de prendre en compte les lieux où l’action publique doit être spécifique et son évaluation territorialisée et participative.
-         Le renouvellement de la conception des politiques publiques au Maroc est une condition incontournable à une réelle pratique de l’évaluation transparente et indépendante. Dans un contexte politique d’ouverture, l’impulsion de l’évaluation pourra être alors un facteur important de la légitimation et du pilotage des politiques publiques dans le pays.
-         Promotion du débat public sur l’institutionnalisation de l’évaluation des politiques publiques au Maroc. La constitutionnalisation a été acquise dans la nouvelle constitution.
-         Accompagnement du processus d’institutionnalisation de la fonction de l’évaluation des politiques dans l’administration publique et les collectivités territoriales (Région, municipalité, etc.).

On peut déduire de la situation de l’évaluation des politiques publiques au Maroc, que l’Etat a du mal à traduire les énoncés politiques exprimés sur ce sujet en actions concrètes et cohérentes.
S’il est vrai que quelques initiatives sont engagées ici ou là, l’évaluation des politiques publiques au Maroc manque d’une vision d’ensemble claire et une mise en cohérence de ce qui est en train de se construire dans quelques départements de l’administration marocaine.
L’approche genre dans les politiques publiques au Maroc
En tant que concept, l’approche Genre analyse les rapports de pouvoirs entre les femmes et les hommes basés sur l’assignation des rôles socialement construits en fonction du sexe.
Cette répartition des rôles, des responsabilités, des activités et des ressources entre femmes et hommes est source d’inégalités et limite la liberté des femmes à jouir des droits humains.
En tant qu’objectif, l’approche Genre promeut l’égalité des droits, ainsi qu’un partage équitable des ressources et responsabilités entre les femmes et les hommes.
En tant que méthodologie, l’approche Genre produit une analyse comparée de la situation des femmes et des hommes tant d’un point de vue économique que social, culturel et politique.
Appliquées aux politiques publiques, le genre a pour objectif de promouvoir l’égalité des femmes et des hommes en prenant en compte les différences et la hiérarchisation socialement construite.
Politiques publiques et approche genre
Depuis la fin des années 90, le Maroc fait des efforts pour intégrer l’approche genre dans ses politiques publiques. Cela s’est traduit par une amélioration de la situation de la femme sur le plan juridique, notamment le code de la famille, la nationalité, le code du travail, le code pénal et l’état civil.  
La mobilisation depuis les années 90 des ONG marocaines et des associations de femmes pour l’amélioration du statut des femmes et pour la concrétisation des valeurs égalitaires, a été un facteur déterminant dans l’adoption de politiques publiques et mécanismes sensibles à l’égalité entre les sexes.
Ainsi il a développé plusieurs mécanismes sensibles à l’égalité entre les sexes, on peut en citer :
Ø  la stratégie nationale pour la lutte contre les violences à l’égard des femmes (2002) et un plan d’action pour sa mise en œuvre et son opérationnalisation (2004)
Ø  Centres d’écoute et d’orientation et structures d’accueil en faveur des femmes victimes de violence.
Ø  Observatoire Nationale de lutte contre la violence à l’égard des femmes
Ø  Numéro vert national au service des femmes victimes de violence.
En même temps, une budgétisation sensible au genre est adoptée et s’est fixé comme objectifs : 

ü  l’intégration de l’approche genre dans le processus de préparation, et d’exécution du budget,
ü  la prise en compte des préoccupations et des intérêts différenciés des femmes et des hommes, en s’assurant de l’amélioration de l’efficacité et de la cohérence des politiques publiques à travers une meilleure allocation des ressources budgétaires.
                     
ü  développer la prise en compte du genre dans les politiques publiques et la gouvernance économique.

Un processus d’analyse devrait permettre une auto évaluation des programmes, projets, budgets et législations en vue de promouvoir les valeurs égalitaires et équitables entre les hommes et les femmes. Un processus intersectoriel est lancé en 2004

Bilan de l’adoption de l’approche genre
Si des avancées majeures ont été enregistrées, plusieurs obstacles ne permettent pas d’atteindre les objectifs d’égalité et d’équité entre les hommes et les femmes et menacent la pérennité des acquis.
D’une part, la grande disparité entre les régions, entre les villes et les campagnes et entre les différentes catégories sociales. Les retards cumulés dans différents domaines essentiels comme l’éducation ou la santé, et qui classent le Maroc dans les derniers rangs de l’indice du développement humain.
Devant cette situation de décalage entre un discours politique empreint de volontarisme, une évolution très prometteuse des textes juridiques et une réalité sociale à la traîne et qui semble imperméable à l’impact des décisions prises dans ce domaine, il est nécessaire de prendre un ensemble de mesures, notamment :

-         l’application effective de la mise en œuvre des réformes juridiques, politiques et sociales en faveur de l’Egalité des Sexes.
-         Le Renforcement de la gouvernance, Capitalisation et sauvegarde des acquis
-         Agir sur les facteurs socio-économiques et culturels favorisant les discriminations
-         Amélioration des indicateurs relatifs à la scolarisation des filles, lutte contre la pauvreté…
-         Enraciner la culture des droits humains
-         Agir sur les mentalités
-         Mettre en œuvre la Charte Nationale pour l’Amélioration de l’Image de la Femme dans les Médias
-         Renforcement des efforts entrepris par le Maroc pour la réduction des disparités régionales sociales et de genre.




Le plan Maroc vert 
Tiré de l’article de Najib Akesbi :
Une nouvelle stratégie pour l’agriculture marocaine « le plan Maroc vert »
Le PMV marque un changement dont le départ date de l’automne 2007 lorsque le nouveau ministre de l’agriculture allait commander au cabinet d’études international McKinsey l’élaboration d’une nouvelle stratégie de développement pour l’agriculture marocaine.
Quelques mois plus tard, lors du Salon International de l’Agriculture de Meknès (avril 2008), la nouvelle stratégie fut effectivement présentée sous le nom de «Plan Maroc Vert».
Le PMV se donne comme objectifs :
-         de réhabiliter l’agriculture marocaine,
-         la doter des moyens dont elle a manqué et
-         en faire le «principal moteur de croissance et de lutte contre la pauvreté au Maroc» à l’horizon 2020.
Ainsi, il ne vise pas moins qu’un bond de 70 à 100 milliards de dirhams du PIB agricole, la création de 1,5 millions d’emplois dans le secteur, et de 2 à 3 fois le revenu agricole pour 3 millions de ruraux.
Le PMV va adopter une approche globale et asseoir la nouvelle stratégie sur deux «piliers» et un «socle» de réformes transversales.
1.1. Les deux piliers et le socle
Le pilier I du PMV vise à développer une agriculture moderne, à forte valeur ajoutée, compétitive et adaptée aux règles du marché, grâce à une nouvelle vague d’investissements privés, organisés autour de nouveaux «modèles d’agrégation».
Ces derniers seraient portés par des investisseurs exploitants, à grande capacité managériale, constituant des noyaux dotés de surfaces productives suffisantes (plus de 100 ha par unité), et agrégeant autour d’eux des dizaines de petits ou moyens exploitants, de manière à atteindre des tailles et donc des synergies intéressantes (de 200 à 2000 ha). L’ensemble devrait se réaliser à travers 961 projets d’agrégation, mobiliser 75 milliards de dirhams d’investissements sur une dizaine d’années, et bénéficier à quelque 540.000 agriculteurs.
Le pilier II tend pour sa part à organiser un accompagnement solidaire de la petite et moyenne agriculture, avec une approche orientée vers la lutte contre la pauvreté, et une amélioration significative du revenu des exploitants les plus fragiles (près de 560.000 exploitations), notamment dans les zones défavorisées ou périphériques.
Il devrait être axé sur trois types de projets sociaux :
a) Des projets de reconversion permettant de faire passer les exploitants précaires de la céréaliculture à des productions à plus forte valeur ajoutée et moins sensibles à la volatilité de la pluie: olivier, amandier, caroubier, cactus, par exemple;
b) Des projets de diversification ayant pour objectif de générer des revenus complémentaires pour les exploitants fragiles autour du développement accéléré des produits du terroir ;
c) Des projets d’intensification visant l’encadrement des exploitants pour leur permettre de disposer des meilleures techniques capables d’améliorer leurs rendements et valoriser leur production.
Au niveau du «socle», des actions stratégiques transversales sont prévues. Elles portent sur la mise en concession des terres collectives et domaniales, la gestion de l’eau, l’adoption d’une stratégie d’accès aux marchés extérieurs, la modernisation de la distribution, l’amélioration du climat des affaires, le renforcement de l’interprofession, ainsi que la réforme du Ministère de l’Agriculture et des fonctions d’encadrement de l’Etat.
Au-delà de ses dimensions nationale et macro-économique, le PMV se distingue par sa propension à se décliner verticalement au niveau des filières et horizontalement à l’échelle des régions.
1.2. Déclinaisons en filières et régions
Les enseignements tirés des expériences passées avaient fini depuis quelques années par convaincre les responsables de l’intérêt d’adopter désormais une approche filière.
Optimisation des chaînes de valeur, amélioration de la productivité, organisation interprofessionnelle… les arguments ne manquaient pas pour rendre désormais cette approche incontournable. Il restait à déterminer les filières à privilégier.
A priori, le PMV ne fait pas de choix explicites et va même jusqu’à affirmer que toutes les filières «peuvent et doivent réussir».
Il n’en demeure pas moins qu’une liste limitée de filières est identifiée pour être érigées en «filières de croissance» à haute productivité dans le cadre du premier pilier : agrumes, olives et huile d’olive, produits maraîchers et horticoles, céréales, sucre, lait, viandes rouges et blanches, semences.
Les autres filières pour leur part devraient se contenter de «l’accompagnement solidaire» du second pilier : arboriculture, palmier dattier, arganier, apiculture, élevage camelin…
Chaque filière a ensuite fait l’objet d’un contrat-programme signé entre l’Organisation interprofessionnelle qui la représente et les pouvoirs publics, avec des engagements mutuels et des objectifs communs. En 2011, 16 contrats programmes ont au total été signés pour un horizon qui s’étend généralement à 2020 (Bensaid, 2011).
Le PMV se distingue aussi par le fait qu’il est le premier plan sectoriel à être décliné au niveau régional. En effet, 16 Plans Agricoles Régionaux (PAR) ont été élaborés et mis en œuvre en fonction des possibilités et des engagements de chacune des 16 régions du pays (cf. MAPM, 2009 b et c; Chakir, 2009).
Le Plan Régional Agricole se veut ainsi «une feuille de route pour le développement agricole de la région, soutenue par l’accompagnement de l’administration centrale et des pouvoirs publics en matière de réformes sectorielles et institutionnelles».
Formellement, des conventions ont été signées, dans lesquelles les 16 régions s’engagent à œuvrer à la réalisation du contenu de leurs plans, avec l’implication des différentes parties prenantes. Pour cela, les conventions déterminent les actions et les dispositions permettant d’atteindre les objectifs fixés au niveau de chaque région, et pour chacun des deux piliers du plan.
1.3. Quel bilan d’étape ?
Courant 2011, il est encore trop tôt pour se livrer à un exercice d’évaluation au vu de résultats tangibles et sur une période suffisamment longue pour être significative. Cependant, il est possible de faire le point sur l’état d’avancement de la mise en œuvre du plan en question, tel qu’il est présenté par les responsables du Ministère de l’Agriculture (MAPM, 2010a, SIAM, 2011).
Les étapes franchies au niveau institutionnel et organisationnel apparaissent importantes. C’est ainsi que, outre les 16 plans régionaux, et les 16 contrats programmes des filières déjà soulignés, d’importantes réalisations ont été enregistrées: Réorganisation du Ministère de l’Agriculture; Création de l’Agence pour le Développement Agricole (ADA, qui est en réalité le véritable maître d’œuvre du PMV), de l’Office National pour la Sécurité Sanitaire des Aliments (ONSSA), de l’Agence de Zones Oasiennes et de l’Arganier (AZOA), de 2 Interprofessions (dans les filières des céréales et du palmier
dattier) ; Mise en place d’un Project Management Office (PMO) pour la gestion des contrats-programmes Etat / Opérateurs.
Par ailleurs, deux projets de construction de deux Agropoles, à Meknès et à Berkane, ont été lancés et devraient contribuer à augmenter significativement le taux de valorisation des produits agricoles.
En ce qui concerne les conditions de financement, le «Fonds de Développement Agricole» a été refondu et ses ressources ont été considérablement accrues (quasiment multipliées par trois), et plusieurs banques ont lancé des programmes d’offre de crédits spécifiques aux projets engagés dans le cadre du PMV.
Quel que soit le mode de financement, il faut savoir que les projets sont désormais soutenus par un impressionnant dispositif d’aides et de subventions, revues à la hausse et rendues réellement attractives.
Dans l’ensemble, la mise en œuvre du PMV semble normalement progresser. Les étapes franchies ne sont pas négligeables, mais naturellement, le plus important reste à faire. Il faut donc maintenant aller au-delà des apparences pour méditer le sens et les conséquences de la nouvelle stratégie. Autrement dit, il s’agit à présent de partir des faits et des données disponibles pour réfléchir aux chances de succès ou d’insuccès de ce plan, aux opportunités qu’il pourrait offrir, et peut-être surtout aux risques et aux menaces qu’il pourrait générer pour l’agriculture et partant, pour le monde rural. Ce sont donc des éléments d’une analyse critique du PMV que nous allons livrer au débat.
2. Eléments d’une analyse critique du Plan Maroc Vert
Avant d’être critiquable, il faut bien souligner que par certains aspects, le PMV est bien louable. En effet, toute analyse objective ne peut manquer de souligner le caractère positif de certains apports, au niveau du contenu du plan, de ses moyens et de sa méthode. Certaines «idées force» du PMV se trouvent être de bonnes idées. C’est notamment le cas de l’approche filières dont nous avons noté plus haut l’intérêt. C’est également le cas du concept d’agrégation, et plus généralement du développement d’une agriculture contractuelle, dans le contexte d’une agriculture qui connaît des problèmes de structures foncières, d’intensification des conditions de production, de commercialisation, de financement, d’organisation…
Une telle forme d’organisation peut aider à atteindre des effets de seuil et dégager des synergies en regroupant des agriculteurs autour d’une «locomotive» et d’une organisation professionnelle dans le cadre de relations contractuelles où chacun peut trouver son compte et connaît ses droits et devoirs (Sakrani, 2011).
C’est encore le cas de la déclinaison régionale du PMV, dans un pays aux réalités spatiales aussi contrastées que le Maroc. Toutes choses égales par ailleurs, les plans régionaux ont sans doute plus de chances d’être mieux adaptés aux réalités de leurs régions respectives, et donc autant de chances de réussir. C’est enfin le cas de la volonté affichée par les responsables de gérer la nouvelle stratégie avec des méthodes et une démarche rigoureuses : Plans d’action, feuille de route, études économiques et financières des projets, études d’impacts, indicateurs de performances, suivi-évaluation…

Ces bonnes idées ne peuvent malheureusement édulcorer les nombreux sujets de préoccupations qui s’imposent dès lors qu’on tente d’approfondir l’analyse du PMV. Cinq questions majeures seront examinées à travers cette première lecture critique de la nouvelle stratégie agricole marocaine : l’approche standard et le caractère commun ou spécifique du secteur agricole, la propension productiviste des projets proposés, le modèle de l’agrégation dans ses différentes dimensions, le devenir du second pilier, et le mode de gouvernance du PMV.
2.1. Une approche standard pour des réalités spécifiques

A l’examen du PMV, la première chose qui attire l’attention du lecteur est sa vision à la fois techniciste et productiviste, quelquefois poussée jusqu’à la caricature, comme si des décennies de débats théoriques et d’expériences empiriques n’avaient rien appris à ses auteurs.
Ainsi, de prime abord, est-il affirmé que l’agriculture est un secteur économique comme les autres et tout ne serait qu’affaire d’investissement ! Dès la 13ème diapositive du premier document publié (MAPM, 2008a), on peut lire ceci : «Au centre de l’équation se trouve l’acte d’investissement privé, accompagné si nécessaire de l’aide publique. Au final, l’agriculture est une activité économique comme une autre. Ce qui fait la différence entre une agriculture qui crée de l’emploi et de la valeur et une agriculture à faible valeur ajoutée, c’est l’investissement».
Cette allégation, remarquable par sa prétention à ne tolérer ni le doute ni la relativité des choses, témoigne d’une foi aveugle en les vertus des solutions techniques et des remèdes simplistes que l’on croyait depuis longtemps révolues. Elle participe d’une vision techniciste et standard qui érige le modèle de la «grande ferme» en exemple à suivre et généraliser, prône le développement «agressif» des filières, de la transformation, des débouchés, à l’export…, et ne jure que par les bienfaits de l’investissement, du productivisme et de la compétitivité.
Affirmer qu’il suffirait d’injecter massivement du capital pour transformer une agriculture à faible valeur ajoutée en «une agriculture qui crée de l’emploi et de la valeur», revient simplement à faire table rase des enseignements majeurs de l’expérience aussi bien internationale que nationale des quarante dernières années. Cette expérience nous enseigne d’abord que si l’investissement – matériel et immatériel – est évidemment un facteur nécessaire, il est loin d’être suffisant pour promouvoir un véritable développement du secteur agricole, tant il s’est révélé patent que des dimensions liées au cadre politique et institutionnel, à l’organisation sociale et à des facteurs culturels entre autres sont encore plus déterminantes. D’ailleurs, en s’en tenant seulement à l’expérience nationale, comment ignorer celle qui a le plus durablement marqué la politique agricole du Maroc depuis les années 60, la politique dite «des barrages» ?
Qu’est-ce qu’a été la «politique des barrages» si ce n’est d’abord une politique d’investissements massifs et de paris démesurés sur les mérites de la modernisation, considérée avant tout «technique»? (Akesbi, 2005). L’état des lieux de l’agriculture marocaine que le PMV dresse lui-même dans les années 2000 n’est-il pas en soi l’aveu de l’échec d’une telle orientation et d’un tel pari ? Cette surdétermination de l’investissement dans un secteur qu’on s’applique à «banaliser» montre bien que les concepteurs du PMV n’ont guère retenu des leçons essentielles de l’expérience des politiques agricoles au Maroc et ailleurs (à commencer par les pays voisins: Bessaoud & Montaigne, 2009).
En réalité, un aspect fondamental du débat tourne bien autour de cette question ancienne et néanmoins toujours actuelle : L’agriculture est-elle un secteur d’activité comme les autres, ou est-elle un secteur «spécifique», avec ses caractéristiques particulières, qui justifieraient donc un traitement particulier ? Là encore, on croyait ce débat dépassé depuis au moins une quinzaine d’années, après la vague néolibérale des années 80, et lorsque notamment en Europe, la thèse de la «multifonctionnalité» de l’agriculture s’est imposée comme un fait d’évidence.
Indépendamment des «positions» auxquelles celle-ci peut conduire quand elle se décline en instruments de politiques publiques (et de positions de négociations à l’OMC…), le concept de multifonctionnalité de l’agriculture témoigne au moins d’une réalité que personne ne peut aujourd’hui nier: la diversité des «rôles» de l’agriculture et de sa spécificité multidimensionnelle: économique, sociale, alimentaire, sanitaire, environnementale, culturelle, territoriale ….
Dans un article relativement récent, Michel Petit affirme que la spécificité du secteur agricole reste forte aujourd’hui, après avoir toutefois rappelé l’évolution de la pensée sur cette question depuis le 19ème siècle : de Marx qui semblait convaincu de la disparition à terme de l’exploitation paysanne (avec la généralisation du mode de production capitaliste), à Johnson, Schultz ou Malassis qui démontrent, notamment dans les pays en développement, non seulement la résilience de l’agriculture familiale, mais aussi son efficience, en passant par Kautsky qui, le premier, constate que la petite exploitation dans l’agriculture n’est guère en voie de disparition (Petit, 2006).
Pour illustrer son propos, l’auteur n’hésite guère à explorer des terrains d’analyse assez nouveaux, à commencer par celui des négociations commerciales internationales.
Il note que les débats restent excessivement accaparés par l’agriculture, laquelle ne représente que 8% des échanges mondiaux, et de se demander s’il n’y a pas là en soi une indication de la spécificité de ce secteur. En tout cas, aucun des pays développés ne se résout encore à renoncer à ses soutiens à ses agriculteurs, et il en est ainsi parce que «un souci aussi fort pour le revenu des agriculteurs et sa stabilité est spécifique au secteur agricole». Pour M. Petit, les liens étroits entre famille et unité de production mettent en évidence la spécificité du secteur et gardent pertinente l’analyse de l’exploitation agricole familiale.
S’il en est encore ainsi dans les pays développés, que peut-il en être dans un pays en développement comme le Maroc ?
Dans ce dernier, les réalités, corroborées par toutes les études accumulées depuis des décennies, convergent pour considérer que l’agriculture n’est pas une activité économique comme les autres, ni même principalement une activité «économique», mais plutôt un mode de vie où l’économique se mêle au social qui interfère avec le culturel, le religieux, le tout dans un pays qui reste avec de fortes attaches rurales. Et toute la difficulté est dans l’articulation entre ces différentes dimensions.
Qu’il s’agisse du poids de l’aléa climatique et son impact sur le comportement des paysans à l’égard de leur sécurité alimentaire (impossible à réduire à de simples calculs économiques de gains monétaires…), de l’absence d’un véritable marché foncier (conséquence des multiples archaïsmes des structures foncières) susceptible de rationnaliser l’acte d’investissement et faciliter la mobilité du capital, ou encore de l’arbitrage entre les besoins «non marchants» de la famille et ceux «économiques» de l’unité de production qu’est l’exploitation, besoins forcément imbriqués les uns dans les autres du fait du caractère encore pleinement familial de l’écrasante majorité des exploitations agricoles du pays, et donc aux antipodes du modèle de la «grande ferme»... on voit bien qu’au regard de toutes ces réalités, on est face à des situations pour le moins «spécifiques», qui appellent un traitement adapté et non standard.
D’autant plus que, plus encore que dans les pays développés évoqués plus haut, l’agriculture marocaine reste pour l’essentiel de nature «familiale». Très curieusement, le PMV ne semble pas connaître cette réalité béante de l’agriculture marocaine qu’est l’exploitation familiale. Pratiquement, l’exploitation y est perçue comme une entreprise et l’exploitant agricole comme un chef d’entreprise, un entrepreneur… Là encore, s’en tenir à ce niveau de perception des choses revient à méconnaître l’acquis de décennies de recherches au Maroc et dans le monde, notamment en Méditerranée. C’est également s’interdire de comprendre les ressorts des comportements économiques qu’on cherche à susciter, et partant se condamner à passer à côté du bon diagnostic, et donc à se tromper de remèdes.
C’est qu’on ne dira jamais assez qu’un exploitant agricole familial n’est pas tant un chef d’entreprise, et encore moins un entrepreneur, qu’un chef de famille, aux comportements très complexes, en tout cas non réductibles à ceux d’un simple homo economicus, disposé à réagir à telle injection de capital ou tel signal du marché.
Comme le souligne Driss Benatya, «contrairement à l’entreprise, qui est une unité de production visant à générer du profit, l’agriculture familiale a pour finalité la reproduction du complexe famille-exploitation : la sécurité de la famille est souvent prioritaire par rapport à la sécurité de l’unité de production.» (Benatya, 2008).
En tout cas, explique D. Benatya, «cette occultation de l’agriculture familiale entraîne plusieurs quiproquos», notamment au niveau des concepts et outils mobilisés pour l’évaluation de la rentabilité économique et financière des exploitations en question. Et de donner l’exemple du «coût de la main d’œuvre» (naturellement familiale) qui peut engendrer des résultats très différents selon qu’il est évalué au prix du marché ou «au coût de sa prise en charge» par l’unité familiale. Ni les performances ni le mode de leur répartition ne peuvent être appréciés à l’aune des critères conventionnels.
«Liés par la parenté, aucun des actifs familiaux n’a de perception individualisée de la relation entre travail et revenu.
Tout le monde est à la peine, mais c’est le chef de famille qui décide de l’affectation du résultat».
C’est dire combien certains savants calculs auxquels les auteurs du PMV se livrent sur certaines diapositives de leurs documents ppt sont peu crédibles, faute d’une intelligence adéquate des phénomènes qu’ils cherchent à appréhender.
2.2.            Un productivisme à l’ancienne pour perpétuer l’insécurité alimentaire
Le productivisme est pratiquement conçu comme étant le corollaire du technicisme, celui-ci étant avant tout tendu vers la maximisation de la production. Certes, dans un pays où les déficits de cette dernière deviennent réellement alarmants, un tel choix peut a priori paraître compréhensible.
Est-il pour autant acceptable quand on connaît les résultats d‘un tel modèle dans les pays – notamment d’Europe et d’Amérique – qui l’avaient adopté il y a quelques décennies, et qui peuvent aujourd’hui en déplorer les méfaits, particulièrement au niveau de la protection de l’environnement et de la sécurité sanitaire des consommateurs ?
Peut-on se permettre un modèle si destructeur des ressources naturelles dans un pays où la dégradation de ces dernières apparaît déjà si inquiétante ?
Ne gagne-t-on pas à s’instruire de l’expérience des autres, ne serait-ce que pour éviter certaines erreurs, en anticiper d’autres, aspirer à un modèle qui puisse, comme le souhaite L. Malassis, concilier «productivité et durabilité»? (2006).
L’approche techniciste se met au service d’un modèle productiviste, et de surcroît productiviste à l’ancienne, celui adopté il y a cinquante ans par les pays développés – fortement utilisateur d’engrais, de pesticides, gaspilleur d’eau…– dont les conséquences écologiques et environnementales sont aujourd’hui unanimement décriées (Akesbi, 2009).
Alors que partout il n’est plus question que d’agriculture «raisonnée» et respectueuse de la nature, de «révolution doublement verte» (Griffon, 2006). Le PMV, et au-delà de quelques slogans purement formels, ne manifeste aucun souci pour les conséquences écologiques du développement «agressif» de la production qu’il prêche à tout bout de champ. A tel point que dans certaines régions, on n’a même pas pris le temps d’examiner la compatibilité de certains objectifs de production avec les disponibilités en ressources naturelles locales. C’est notamment le cas de certaines filières fortement consommatrices d’eau dans des régions qui en manquent de plus en plus.
En tout cas, force est de constater qu’une telle désinvolture à l’égard de l’impact environnemental des choix de production qui sont faits montre une certaine incapacité à tirer les enseignements qui s’imposent de l’expérience des autres pays. Chercher à accroître la productivité est une nécessité de bon sens, mais chercher à le faire avec des recettes du passé dans un contexte qui a beaucoup changé, à commencer par les ressources naturelles dont la dégradation est devenue plus qu’inquiétante, c’est programmer l’échec doublé de catastrophes écologiques à répétition.
Comme nous avons commencé par le reconnaître, on pourrait malgré tout comprendre – sans l’excuser – cette option pour le productivisme si on la justifie par l’impératif d’assurer la sécurité alimentaire de la population en denrées de base. Or, quand on prend connaissance des filières identifiées pour être les «filières de croissance» dans le cadre du premier pilier, on constate que près de la moitié des filières sont essentiellement d’exportation : filières agrumicoles, oléicoles, maraîchères et fruitières. Le risque alors serait d’étendre et amplifier le «modèle tomatier» : un modèle excessivement intensif, fortement utilisateur d’intrants dommageables pour l’équilibre du milieu, gaspilleur d’une ressource rare qui est l’eau, le tout pour des «gains en devises» souvent décevants.
Ceci étant, le problème de la sécurité alimentaire du pays ne semble pas encore recevoir des réponses à la mesure de sa gravité. Alors que l’agriculture marocaine est plus que jamais confrontée aux défis de la libéralisation des échanges, s’il y a une question sur laquelle l’attente de tous était très forte, c’est bien celle-là (Akesbi, Benatya et El Aoufi, 2008).
Or, à la lecture du PMV, le constat est consternant: à part une ou deux banalités sur les 30 millions de consommateurs marocains qu’il faut bien nourrir avec un rapport prix/qualité convenable, il n’y a rien dans ce plan qui esquisse une stratégie de sécurité alimentaire pour le pays.
Alors que dans le sillage de la crise alimentaire mondiale déclenchée en 2007, la plupart des pays dans le monde remettent à l’ordre du jour l’impératif de sécurité, voire de souveraineté alimentaire, le PMV reste étrangement silencieux sur cette question capitale. Quelle vision adopter en la matière ?
Quelles filières considérer comme étant stratégiques et quelles autres ne le seraient pas ? Quelle part de la demande interne en produits de base couvrir par la production locale ? A quelles conditions économiques, financières, sociales, atteindre les objectifs arrêtés ? Le PMV ne se pose pas ces questions et ne leur apporte donc pas de réponse.
Faute de se poser les bonnes questions, on se contente d’affirmations pour le moins naïves, et du reste assez gratuites : ainsi se contente-on de rassurer que «aucune filière ne serait négligée»… Pourtant, élaborer une stratégie, n’est-ce pas d’abord faire des choix, et même les hiérarchiser ?
En n’affirmant pas fermement et explicitement la volonté de favoriser les filières les plus vitales pour cette sécurité alimentaire (céréales, sucre, oléagineux, lait, viandes), avec des moyens, et des objectifs précis au regard de l’évolution des besoins de consommation, on ne se rend pas compte que ce non- choix est en fait un choix… pour perpétuer la dépendance alimentaire du pays. En évitant soigneusement de rapprocher les prévisions d’évolution de la production, de celle de la consommation, on se met la tête dans le sable. En tout cas on admet implicitement que, même si les projections de production se réalisent, rien n’autorise à penser que cela réduira le décalage avec les besoins de consommation interne, et partant le niveau et la nature de l’insécurité alimentaire du pays.
2.3. Agréger pour contourner l’obstacle foncier ?
A travers l’agriculture contractuelle, le PMV ne compte pas seulement sur l’investissement pour atteindre ses objectifs, mais aussi sur l’organisation, professionnelle et sectorielle. Encore faut-il en examiner les déterminants, sinon les arrière-pensées, le contexte de mise en œuvre et les finalités.
Commençons par une observation préliminaire : le Plan Maroc Vert prétend dépasser la vision dualiste de l’agriculture, avec un secteur «moderne» et un autre «traditionnel»… Pourtant, on peut légitimement se demander ce qu’il fait d’autre si ce n’est consacrer ce dualisme quand il se construit lui-même sur «deux piliers», le premier étant voué à une agriculture à «haute productivité et haute valeur ajoutée», alors que le second devrait se contenter d’un «accompagnement solidaire» de la petite agriculture plus ou moins marginale.
D’autant plus que cette incapacité à dépasser la vision dualiste n’est même pas compensée par un meilleur équilibre entre les «deux mondes». Car au vu des faits que chacun peut constater jusqu’à présent, le PMV apparaît d’abord et principalement à travers le pilier I. C’est lui qui retient de toute évidence l’essentiel de l’attention des responsables, c’est lui qui mobilise le plus de ressources, et c’est encore lui qui a déjà bénéficié d’actes et d’actions tangibles, à commencer par l’Institution de l’ADA, jusqu’à la distribution en concession des terres de sociétés d’Etat (exclusivement réservées aux grands exploitants du pilier I…), en passant par les contrats-programmes des principales filières.
Le pilier 1 du PMV se distingue par un concept central, l’agrégation, celle-ci étant entendue comme une forme d’organisation permettant d’agréger autour d’un agriculteur «leader» un certain nombre de petits et moyens agriculteurs sur un territoire et selon des «modèles» déterminés, dans une dynamique de modernisation générale (MAPM, 2010c, FAO, 2002 et 2009). Puisque ce qui est «agrégé» est d’abord la terre, la première question à soulever est bien là. Quand on connaît les problèmes du foncier dans le pays, notamment l’absence d’un véritable marché de la terre, favorisant la mobilité d’un tel facteur de production, on saisit tout l’intérêt de cette formule: contourner cet obstacle en permettant d’élargir l’assise foncière des grands exploitants, et partant leur potentiel de développement. En agrégeant des dizaines de petits et moyens agriculteurs, ces derniers peuvent ainsi, sans investissements lourds et risqués dans l’achat de terres, accroître sensiblement leurs moyens de production et leur force de frappe sur les marchés. En somme, il s’agit d’organiser une certaine concentration foncière qui ne dit pas son nom, ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais encore faut-il savoir comment s’opère cette évolution, à qui elle profite et quelles en sont les conséquences économiques, sociales et territoriales…
En attendant, une telle orientation a au moins le mérite de la clarté : en s’engageant sur une telle voie, les responsables abandonnent toute ambition de «réforme agraire» ni même simplement d’aménagement des statuts et des structures foncières dans le pays, considérés jusqu’à présent comme étant une condition majeure pour promouvoir un nouvel essor de l’agriculture. La page des réformes «politiques» et «institutionnelles» serait donc définitivement tournée, et l’heure ne serait plus qu’aux solutions organisationnelles et managériales. Pour parer aux problèmes de la petitesse des exploitations, leur morcellement, leur précarité juridique et économique, en somme là encore pour contourner l’épineuse «question foncière», on s’en remet désormais à l’organisation professionnelle et à l’attrait du gain récolté dans le sillage des «grands exploitants».
Mais l’organisation peut-elle aider à «découvrir» de nouvelles terres à confier aux nouveaux entrepreneurs agricoles, leur permettant d’enclencher la dynamique vertueuse des expériences qui réussissent et donnant ainsi aux autres l’envie de rejoindre le mouvement?
Car le problème reste bien «terre-à-terre» : où puiser l’assiette foncière minimale pour amorcer la pompe ?! Lors du lancement du PMV en avril 2008, le Ministre de l’agriculture avait avancé le chiffre de 700.000 ha à mobiliser en dix ans.
Ce chiffre avait alors surpris plus d’un, pour la simple raison que nous sommes dans un pays où les terres agricoles sont plutôt rares, et celles encore disponibles sont plutôt surchargées de population.
Hormis la centaine de milliers d’hectares qui restaient du patrimoine confié au début des années 70 à deux entreprises publiques, quelle assiette foncière pouvait-on encore dégager pour la mobiliser au service du premier pilier du PMV ? Le fait qu’on ait évoqué les terres collectives montre à quel point on a fait preuve d’une singulière méconnaissance des réalités du monde rural, se comportant à leur égard comme si elles étaient «sans maîtres» et pouvant donc, moyennant un accord avec le Ministère de l’Intérieur qui en a la tutelle, être mobilisées au service du PMV.
Au demeurant, l’expérience des trois dernières années a sans doute fini par acculer les responsables à se rendre à l’évidence et réviser à la baisse leurs ambitions initiales puisque, au lieu des 70.000 ha annuels qui devaient être mobilisés, il n’est plus question que de 30.000 ha (MAPM, 2010a), ce qui est en soi déjà un aveu d’échec patent. Mais même ces 30.000 ha, il faut maintenant montrer comment on compte s’y prendre pour les mobiliser !
La collaboration du Ministère de l’Intérieur est loin d’être acquise pour des raisons politiques évidentes, et les conflits latents autour des terres collectives sont souvent inextricables… En tout cas, on voit bien que, parce qu’on n’a jamais voulu les régler radicalement, les problèmes fonciers restent cruciaux, alors même qu’on a pensé pouvoir les «contourner» avec le développement des modèles dits d’agrégation. La vérité est qu’on a voulu les «expulser» par la porte, et les voilà qui reviennent par la fenêtre!
2.4. Agréger et dupliquer : est-ce possible ?
Un des apports marquants du PMV est de chercher à étendre, organiser, voire réglementer et codifier le concept d’agriculture contractuelle au Maroc, notamment à travers des modèles dits «d’agrégation», comme cela a déjà été indiqué. La démarche se veut inductive : on part de faits, d’expériences concrètes, qu’on qualifie de «success stories», et à partir des enseignements qu’on en tire, on énonce des principes et des règles générales, conceptualisés ensuite en «modèles» à suivre et «succès à dupliquer». Ces derniers sont illustrés par les cas des filières de la tomate dans le Sud et la fraise dans le Nord du pays, du sucre dans différentes régions avec COSUMAR, de COPAG dans la filière laitière et l’ANOC dans l’élevage ovin et caprin. Ces expériences sont considérées avoir réussi parce qu’elles ont adopté une «équation de succès» qui aurait fait ses preuves partout, et se résume en deux mots – clés : Investissement + Organisation.
Le PMV se propose donc d’intensifier l’effort d’investissement et d’organiser les agriculteurs autour de «modèles d’agrégation».
Puisque la démarche part de «cas exemplaires» à reproduire, on peut commencer par discuter «l’exemplarité» des expériences en question. Est-ce que les modèles «tomatier» et «fraisier» peuvent être considérés des «succès» à suivre, surtout du point de vue de l’optimisation de la valeur ajoutée locale, de la préservation des ressources naturelles, de la protection des droits des travailleurs, de la stabilité des structures sociales ? Ces dimensions critiquables, et critiquées, des modèles «tout export»
Sont maintenant assez connues pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder.
Est-ce que le cas de «COSUMAR» n’est pas hâtivement gratifié de qualités que bien des faits permettent aisément de contester, à commencer par les rendements des cultures sucrières qui – à part quelques situations exceptionnelles – restent relativement faibles, et les relations avec les agriculteurs «agrégés» dont on sait qu’elles ne sont guère sereines ? (Boubari, 2010).
Pourtant, filiale du holding royal ONA, COSUMAR n’est certes pas un «agrégateur» comme les autres puisqu’il profite de l’extraordinaire double privilège de garder une position de monopole et de continuer à être protégé de la concurrence étrangère !
Quant à l’ANOC, ce sont les professionnels du secteur qui ont été surpris par une telle «amplification» de l’expérience d’une association professionnelle qui n’a certes pas démérité, mais dont la capacité d’encadrement des éleveurs et l’impact sur le secteur sont tout de même autrement plus modestes que ce qu’on a voulu lui attribuer.
Il reste le cas de la coopérative COPAG qui est effectivement une vraie réussite, et elle est bien la seule, du moins dans son secteur, à afficher un bilan à bien des égards positif (Sakrani, 2011). Parce qu’il en est ainsi, il faut alors se poser la question des conditions de sa «duplication». L’expérience de cette coopérative de la région de Taroudant, dans le Souss, est-elle «duplicable» ailleurs, dans d’autres régions du pays, là où les conditions du milieu, naturel certes, mais aussi et surtout humain, social, culturel, sont différentes ?
Pour Mohamed Jaouad (2008), «ces modèles ne sont pas à généraliser ou à dupliquer automatiquement dans d’autres régions du Maroc. En effet, le succès de ces modèles dépend étroitement des spécificités sociales, économiques et culturelles de chaque région d’une part, et des habitudes et comportements des agriculteurs par rapport au contexte socioéconomique et politique où ils évoluent (place dans le processus de décision) et de leur perception des relations de coopération et d’association au sein de leur communauté, d’autre part». Driss Benatya (2008) pour sa part insiste sur le fait que, «en milieu réel, non pas artificiel et contrôlé, les agriculteurs n’adoptent une innovation que lorsqu’ils ont vérifié qu’elle est adaptée à leurs conditions particulières».
Au-delà de la difficulté de duplication, il faut se demander si cette forme d’organisation qu’est l’agrégation est en elle-même pertinente dans le contexte de l’agriculture et du monde rural du
Maroc ; il faut s’interroger sur ses chances de succès ou d’insuccès au regard des réalités du terrain et des enseignements de l’histoire, celle précisément des expériences d’agrégation déjà vécues au Maroc, notamment dans le secteur des fruits et légumes à l’exportation, du sucre et même du lait.
A quelques exceptions près, ces expériences ont mis en évidence des failles, des dérives et des risques qui ont suscité chez les agriculteurs, notamment les petits et moyens, une grande méfiance, quand ce n’est pas une hostilité active. Les raisons sont nombreuses et variées : mauvaise organisation, insuffisance des moyens mis en commun, suspicion mutuelle entre agrégateurs et agrégés, non respect des règles convenues dans les contrats, abus de pouvoir de la part de l’agrégateur, absence de mécanismes d’arbitrage, facteurs sociologiques et culturels... Et si par-delà tous ces facteurs, il fallait en identifier un dont toutes les expériences ont toujours mis en évidence l’importance tout à fait capitale, décisive, c’est bien celui de la confiance qui s’établit, ou ne s’établit pas, entre l’agrégateur et ses agrégés. Or la confiance ne se décrète pas mais se construit sur des relations clairement définies, des contrats équilibrés et précisant équitablement les droits et devoirs de chaque partie, des services efficaces et diversifiés rendus par l’agrégateur aux agrégés, une organisation transparente qui permet à ces derniers d’avoir la traçabilité de leur production livrée à l’agrégateur, et – plus important encore – le décompte de leur revenu net (prix de vente, avances, commissions, frais déduits…). Nombre d’expériences, à commencer par celle de l’Office de Commercialisation et d’Exportation (OCE) avant 1986 dans le domaine des fruits et légumes à l’exportation, ont été combattues et mis en échec précisément sur ces questions d’une importance majeure pour les agriculteurs agrégés.
Le fait est que la plupart des groupes privés qui se sont substitués à l’OCE se sont contentés de se partager «l’héritage» entre eux, mais pour l’essentiel les mêmes pratiques ont continué, quelque fois en pire.
A en juger par des études de terrain récentes, et même si les cas examinés sont loin d’être parmi les moins exemplaires, il semble bien que les éternelles questions de gestion de la production et des livraisons en fonction des opportunités du marché, et plus encore de transparence de la structure des prix, et donc en dernier lieu des revenus des agrégés, toutes ces questions restent prégnantes.
A un niveau plus général, les enquêtes réalisées auprès des agriculteurs potentiellement concernés par les projets d’agrégation montrent que les réactions de ces derniers vont d’une totale méconnaissance de l’objet de la question à un scepticisme largement désabusé.
Parmi les déclarations marquantes, certaines considèrent que ce n’est là qu’une nouvelle «formule» pour redistribuer des terres collectives ou de l’Etat à des nantis, alors que d’autres y voient un processus de nature à accélérer la prolétarisation de la petite paysannerie et la concentration foncière, allant même jusqu’à parler de renaissance du système du «Khammassa» autour du «seigneur» de la région rebaptisé «Agrégateur» et une armée de petits «paysans-serfs», taillables et corvéables à volonté… De manière plus mesurée, certains agriculteurs plus ou moins instruits par des expériences passées ou actuelles ont exprimé leur crainte que l’agrégateur n’abuse de sa position centrale pour imposer à ses agrégés des règles léonines et s’octroyer des privilèges dont les autres ne pourraient que pâtir.
A partir de cas concrets et «d’expériences vécues», ils ont expliqué comment les «agrégateurs» arrivent à «escroquer» les agrégés en trichant sur la qualité des produits reçus, en gonflant les coûts des intrants et des services avancés, en déclarant des prix de vente inférieurs à ceux obtenus… En somme, on comprend bien que la confiance dans ce domaine est un facteur cardinal sans lequel rien n’est possible.
2.5. Le second pilier : accompagnateur solidaire ou dépotoir du premier pilier ?
Le second pilier, réduit à la «lutte contre la pauvreté» et «l’accompagnement solidaire» de la petite et moyenne paysannerie, procède d’une logique de simple «traitement social» de la problématique agricole et rurale, et soulève déjà la question de sa véritable finalité. A-t-on là aussi fait le deuil de la «mise à niveau» économique –et non seulement sociale- de cette catégorie d’exploitants ? A-t-on définitivement tiré un trait sur la capacité de cette population d’exploitants à devenir elle aussi assez productive et donc compétitive ? Ce pilier, serait-il finalement la «réponse» aux 41% de micro-exploitations considérées définitivement non compétitives ? (Akesbi, 2001a).
Ceci étant, dans le monde rural, le PMV ne semble connaître que la population des «exploitants agricoles» disposant d’une base foncière, fut-elle réduite à sa plus simple expression. Mais qu’en est-il du million d’ouvriers agricoles dont on sait que les droits les plus élémentaires ne sont guère reconnus (à commencer par le droit à un salaire minimal et une protection sociale) ?
Qu’en est-il des quelque 60.000 «exploitants sans terre» recensés dans les années 90 et dont le nombre a probablement recommencé à augmenter depuis ? Qu’en est-il des ménages ruraux «non agricoles» tentant de survivre à partir de petits métiers au moins tout aussi précaires que ceux de l’agriculture ou de l’élevage ?
Ces centaines de milliers de ménages, n’auraient-ils pas également besoin d’un minimum «d’accompagnement solidaire» pour leur permettre d’améliorer leurs conditions d’existence ?
Manifestement, cette population d’une manière ou d’une autre impliquée dans le monde agricole ne semble pas faire partie des préoccupations des concepteurs du PMV.
Mais même en restant dans les limites de ce qui est déclaré objet de l’intérêt du PMV, et quand on prend la mesure de la disproportion des moyens projetés en faveur des piliers I et II, on peut tout de même se demander si le second pilier n’est pas là juste pour absorber les «dégâts» qui auraient été causés par le premier pilier. En effet, l’ultime vraie question soulevée par le premier pilier n’est autre que celle-ci: Sera-t-il au fond capable de nourrir une réelle dynamique d’intégration de la population rurale ou ne sera-t-il qu’un accélérateur de processus de désintégration et d’exclusion déjà plus ou moins à l’œuvre et appelés sans doute à s’accentuer avec l’amplification de la dynamique de la libéralisation des échanges ? Les réponses qui seront données à cette question détermineront largement le sort du second pilier.
Car, il est évident que selon le cours que prendra le premier pilier, le second pourra être perçu comme un levier d’un modèle de développement solidaire en milieu rural, ou réduit à un dépotoir des laissés pour compte plus ou moins sous perfusion du premier pilier…
2.6. Dérives d’une gouvernance bureaucratique et élitiste
Comme cela a déjà été indiqué plus haut, le PMV propose un certain nombre de réformes institutionnelles et managériales qui s’articulent pour l’essentiel autour de la restructuration du Ministère de l’Agriculture (avec notamment la recomposition de certaines directions centrales, la création de 16 nouvelles directions régionales et la refocalisation sur les fonctions de régulation…), la création d’Agences et d’établissements spécialisés (ADA, ONSSA, AZOA), la mise en place d’un Project Management Office, le recours accru aux partenariats public-privé (PPP), le renforcement de l’organisation professionnelle et la réorganisation des Chambres d’Agriculture…
La création d’une sorte de «Bureau de gestion de projets», ayant pour tâche de veiller à une certaine rationalisation de la gestion des projets en partenariat avec les professionnels du secteur, est sans doute une orientation nécessaire qui va dans le bon sens.
Pour le reste, bien des interrogations se posent aujourd’hui, et sont posées d’abord par ceux-là mêmes qui travaillent dans les institutions concernées. Alors que les problèmes des «vieilles structures» (Offices de mise en valeur, Centre de travaux…), unanimement décriées, n’ont encore guère reçu la moindre solution, la création de plusieurs nouveaux établissements laisse perplexe.
Ne risque-t-on pas seulement d’ajouter de nouveaux «ogres bureaucratiques» aux anciens, avec les risques de gaspillage de ressources et de confusion des responsabilités et des prérogatives que l’on connaît déjà assez ? O. Aloui (2009) note à juste titre que cet «empilement des nouvelles structures (agences, régions) sur les anciennes (CT, DPA et ORMVA) et de la répartition des ressources humaines entre elles, commence à poser problème», notamment au niveau d’une certaine «incapacité à délimiter les responsabilités», et une «incohérence qui se traduit dans les faits par des organigrammes des services extérieurs, qui incluent des missions attribuées aux agences»… «Ceci, ajoute-t-il, ne contribue pas à consolider le PMV mais plutôt à le fragiliser».
Pour sa part, le Centre marocain de conjoncture, constatant l’absence encore de textes de lois régissant les rapports entre les différents intervenants, considère que «le risque reste, devant les développements tentaculiformes des acteurs, d’être confrontés à de profonds conflits et autres dédoublements des compétences» (CMC, 2010).
En tout cas, cette multiplication des organismes aux échelles nationale et régionale pose déjà un réel problème de simple disponibilité des ressources humaines qualifiées pour les rendre opérationnelles ! D’autant plus que le Ministère de l’agriculture a fortement souffert de l’hémorragie des cadres partis à la suite de l’opération des «départs volontaires» à la retraite de 2005, et doit aujourd’hui faire face à des restrictions de création d’emplois, justifiées par la crise des finances publiques qui va en s’aggravant.
C’est dire que, faute du personnel adéquat pour leur donner vie, nombre de structures parmi celles qui viennent d’être créées risquent bien de rester pour longtemps encore de simples coquilles vides.
Si on va au-delà des grandes décisions stratégiques ou ponctuelles pour observer la gestion au quotidien du PMV, on est bien obligé de constater que sa gouvernance reste marquée par les «péchés originels» qui ont au contraire continué d’être confortés par les faits et les pratiques: recours systématique à «l’expertise externe», opacité quasi-totale lors de la préparation des décisions, concertation limitée à une certaine élite et fréquente situation de conflit d’intérêts, processus décisionnel échappant à tout contrôle démocratique et institutionnel, campagne de communication martelant plus des slogans que des arguments, absence d’un dispositif d’évaluation crédible et de volonté de reddition des comptes…
Finalement, élaboré par un bureau d’études étranger dans la non transparence, le PMV apparaît aujourd’hui «managé» comme un «business plan» par des techno-politiques qui se soucient plus des effets d’annonce et de superficielles opérations de communication que de réels efforts d’information, d’explication et de concertation visant l’adhésion des principaux acteurs concernés, à commencer par les petits et moyens agriculteurs, ces «agrégés» avec lesquels on veut réussir les projets d’agrégation… Particulièrement significatif était à cet égard le Séminaire National sur l’Agrégation organisé par le Département de l’agriculture le 22 mai 2010 à Rabat. Cette rencontre à laquelle étaient conviées près de 400 personnes, était en principe dédiée à la sensibilisation, l’explication, le dialogue autour du concept de l’agrégation. Or, de toute évidence, sur les centaines de personnes présentes, et face à de nombreux agrégateurs –réels ou potentiels-, il n’y avait pas l’ombre d’un agriculteur de la catégorie «agrégé» ! Ainsi, le ministère organisait une manifestation sur l’agrégation avec des agrégateurs mais sans agrégés… Quand, dans un atelier, la question fut posée, la réaction d’un haut responsable du ministère fut encore plus symptomatique de l’état d’esprit ambiant dans ce département : «Mais les agrégés, rétorqua ce responsable, sont représentés par monsieur le président de séance, qui est lui-même agrégateur de 14.000 éleveurs agrégés !».
Ainsi apparaissait clairement la vision des responsables : l’agrégation, c’est des agrégateurs, et accessoirement des agrégés, représentés par des agrégateurs bienveillants…
Conclusion : Quel avenir pour le Plan Maroc Vert ?
Cet article nous a indubitablement permis de souligner certaines «bonnes idées» du PMV, mais aussi de critiquer celles qui nous paraissent problématiques.
-         Une première critique regrette son approche standard et sa dimension «techniciste» qui surévalue le rôle de l’investissement matériel et prétend que l’agriculture serait un «secteur comme les autres».
-         Une seconde déplore son parti pris – à travers le pilier I- pour le modèle de la «grande ferme» et des grands exploitants, au risque d’aggraver le problème foncier dans le pays et déstabiliser dangereusement l’équilibre de l’agriculture familiale, dont on sait qu’elle est la seule réalité prééminente dans le monde rural.
-         Une troisième critique porte sur le caractère ultra-productiviste du modèle agricole véhiculé par ce plan, productivisme qui apparaît dangereux pour son impact destructeur sur l’environnement et les ressources naturelles.
-         Par ailleurs, les choix arrêtés au niveau des productions ne témoignent guère d’un souci de sauvegarde d’une certaine sécurité alimentaire du pays.
-         Pour sa part, le mode d’organisation autour de l’agrégation est perçu avec un certain scepticisme, non seulement pour l’illusion qu’il entretient de permettre le contournement de l’obstacle foncier, mais aussi pour sa prétention à être aisément «duplicable». D’autant plus que, à côté de quelques cas plus ou moins réussis, d’autres expériences apparaissent beaucoup moins reluisantes, pour de multiples raisons : méfiance mutuelle entre agrégateurs et agrégés, non respect des règles convenues dans les contrats, abus de pouvoirs de la part de l’agrégateur, absence de mécanismes d’arbitrage, facteurs sociologiques et culturels...
-         Pour sa part, à voir la manière avec laquelle il est traité, le second pilier nous a poussés à nous demander s’il sera un vrai accompagnateur solidaire, ou au contraire un simple dépotoir du premier pilier…
-         Quant à la gouvernance du PMV, et en dépit de certaines apparences, il nous est apparu qu’elle dégage une certaine propension bureaucratique et élitiste, plutôt préoccupante.
Il reste que, à un niveau plus général, le PMV s’inscrit dans la lignée des plans sectoriels engagés au Maroc depuis le début des années 2000. En effet, depuis l’abandon de la planification – fut-elle indicative – des années 60-90, le pays se contente de simples plans sectoriels drapés de noms évocateurs tels « Azur » pour le tourisme, «Emergence »pour l’industrie, « Rawaj » pour le commerce, «Halieutis» pour la pêche, et «Maroc vert» pour l’agriculture…
Elaborés dans les mêmes conditions et avec le même état d’esprit, tous ces plans souffrent de problèmes similaires et se prêtent à peu près aux mêmes critiques. De plus, réalisés sans souci de coordination et s’ignorant donc les uns les autres, le grand problème aujourd’hui est celui de leur mise en cohérence.
Chaque plan se complaît ainsi dans sa propre logique et affiche ses propres objectifs ainsi que ses propres moyens, quitte à ce que ceux des uns entrent clairement en conflit avec ceux des autres. C’est dire que, au-delà de ses tares intrinsèques, le PMV a plus que jamais besoin d’être mis en concordance avec les autres plans sectoriels et plus encore inscrit dans une vision stratégique d’ensemble.




[1]  Thoenig, J.C., 2004, « Politiques publiques et action publique », Boussaguet, L., Jacquot, S., Ravinet, P., 2004, Dictionnaire des politiques publiques, Paris, Presses de Sciences Po,

[2][2] Muller, P. 2003, Les politiques publiques, Paris, Presses Universitaires de France

[3] Duran, P., 1999, L’action publique, Paris, LGDJ.

[4] Lemieux, V., 2002, L’étude des politiques publiques, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2nde édition.

[5] MENY Yves et THOENIG Jean-Claude, Les politiques publiques, Paris, PUF, 1989
[6] Laurie Boussaguet, Sophie Jacquot et Pauline Ravinet, « Dictionnaire des politiques publiques », Presses de Science Po, Paris 2010
[7]  Abdelhamid Benkhattab, « Politiques publiques, réformes politiques et résistance au changement au Maroc », Séminaire organisé par l'IRES  le 15 novembre 2010.
[8] ELIAS Norbert, La civilisation des moeurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973
« Il estime que les sociétés modernes se sont engagées dans un long processus d'interdiction, peu à peu intériorisée, de la violence physique (Elias, p.172.). Ce processus s'est accompagné d'un travail de socialisation, sur plusieurs générations, faisant du contrôle et du refoulement des pulsions primitives des individus un critère de leur civilité et de leur modernité ».

[9]Les constitutions de 1992 et de 1996 stipulent dans leur préambule que le royaume « adhère totalement, aux droits et aux obligations découlant des chartes des organisations (internationales), comme il réaffirme sa détermination à se conformer aux droits de l’Homme universellement reconnus ».

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